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Sénatrice EELV du Val-de-Marne et professeur à l'Ecole pratique des hautes études, Esther Benbassa est spécialiste de l'histoire du judaïsme. Observatrice avisée, militante pour la paix, cette universitaire qui a vécu plusieurs années en Israël dénonce la communautarisation du conflit israélo-palestinien. Entretien publié sur le site de La Vie.

Avec la guerre à Gaza, peut-on dire que le conflit israélo-palestinien s'est importé dans notre pays?

Oui et depuis longtemps déjà. Mais, auparavant, le débat était plutôt politique. Il est en train de devenir communautaire. Nous sommes tombés aujourd'hui dans une sorte de tribalisme. Quand on est juif, on se sent obligé de défendre Israël, cela devient un devoir moral. De l'autre côté, les Français d'origine arabo-musulmane, notamment ceux qui vivent en banlieue dans des conditions difficiles, prennent parti pour les Palestiniens et ont tendance à s'identifier aux « héros » du Hamas. Et on rejoue les émeutes de banlieue. Il faut dire que le gouvernement français a beaucoup contribué à la communautarisation de ce conflit. En réunissant le président du Consistoire et le recteur de la mosquée de Paris, Manuel Valls s'est pris pour un évêque. A quoi ça rime ? Nous sommes dans un pays laïc. Je comprends qu'il discute avec les responsables communautaires politiques, mais pas avec des représentants religieux. En quoi ceux-ci sont-ils concernés ? Le conflit israélo-palestinien n'est pas une guerre de religions. C'est un conflit politique qui, d'ailleurs, ne pourra être réglé que politiquement.

Pensez-vous que nous assistons à la montée d'un nouvel antisémitisme?

Contrairement à ce que suggère le Premier ministre, Manuel Valls, je ne crois pas à l'apparition d'un « nouvel antisémitisme ». Seulement un antisémitisme tout court, qui s’exprime hélas parfois haut et fort, en prenant les habits trompeurs de l’antisionisme, et qui trouve un exutoire dans la défense des Palestiniens. Depuis quelques années, j'observe avec inquiétude une montée de l'antisémitisme en France, liée à ce qui se passe en Israël. C'est à fleur de peau. La haine est partout. J'entends parfois des phrases gênantes et je constate que « les juifs » sont souvent mis en accusation. Ce n'est pas parce que les juifs de France soutiennent Israël qu'ils sont des assassins. Il y a eu une sorte de glissement dans ce sens.

À qui la faute?

À l'Etat tout d'abord : au moment où les premières bombes tombaient sur Gaza, la déclaration du président François Hollande, outrageusement pro-israélienne, a donné un coup de fouet aux antisémites de tous poils, qui y ont trouvé un alibi. L'Etat n'aurait jamais dû sortir de sa neutralité. Fallait-il interdire certaines manifestations ? Je ne le crois pas. Je suis pour la liberté d'expression. Les gens doivent pouvoir exprimer leur colère ou leur compassion. Interdire, cela donne toujours le résultat inverse. Je suis une démocrate : plus vous interdisez, plus vous mettez de l'huile sur le feu. D'ailleurs, les manifestations autorisées n'ont connu aucun incident alors que les autres ont dégénéré. Certes, il faut une vigilance extrême contre l'antisémitisme, mais ne perdons pas la raison.

Les médias ne portent-ils pas aussi une part de responsabilité?

Les médias restent trop souvent dans le registre de l'émotion et ne prennent pas suffisamment le temps d'expliquer, de prendre du recul, de vérifier les informations. Les échauffouréés, le 13 juillet, auprès de la synagogue de la rue de la Roquette (une synagogue fondée par des juifs turcs comme moi et que je connais bien car j'habite juste à côté) sont un bon exemple. Que dire aussi des hommes politiques ? Certains propos excessifs, comme ceux tenus par Meyer Habib (député des Français de l'étranger), parlant de « Nuit de cristal » ou indiquant à la télévision israélienne qu'il y avait dans les rues de Paris des dizaines de milliers de personnes scandant « Mort aux juifs », sont inacceptables. Ils contribuent à jeter de l'huile sur le feu et à décrédibiliser la lutte contre l'antisémitisme. Il y a des extrémistes dans chaque camp. Il faudrait, par exemple, interdire la Ligue de défense juive, comme on a interdit les spectacles de Dieudonné.

Pour vous, les propalestiniens sont-ils antisémites?

Je peux en témoigner : ceux qui défilent dans la rue pour manifester leur soutien aux Palestiniens, ne sont pas - dans leur immense majorité - antisémites. Ils pleurent les morts à Gaza. Ils se révoltent contre le silence des pays occidentaux, l’asymétrie des situations et des forces, l’occupation, le blocus, et tant de vies sacrifiées dans une guerre qui, quoi qu’on dise, est une guerre d’occupation. Pour apaiser les esprits, il faut sortir d'une logique binaire et refuser l'instrumentalisation de ce conflit. Il faut sortir du manichéisme ambiant et accepter d'entrer dans la complexité de la situation. Tous les Palestiniens ne sont pas derrière le Hamas et tous les Israéliens ne soutiennent pas la guerre et l'occupation. Il faut aussi sortir d'une vision trop symétrique : il y a une occupation militaire des territoires palestiniens, perverse en elle-même. Il y a donc des occupants et des occupés. Il faut expliquer cela, faire davantage de pédagogie. Celui qui occupe possède la force militaire, celui qui est occupé ne peut que subir. Certes, il y a deux populations qui souffrent, mais de manière inégale. Le nœud du problème, c'est l'occupation.

Côté palestinien, on n'entend pas beaucoup de critiques contre le Hamas? Quelle est votre position?

Je n'ai aucune sympathie pour le Hamas, vraiment aucune. Et je déteste ce qu'il incarne. Cette organisation a pris en otage les habitants de Gaza qui n’ont nulle part où fuir. Elle envoie sur Israël une pluie de roquettes lancées à l’aveugle sur les populations civiles. Je déplore la mort de ces civils, même s'ils sont un petit nombre, comme je déplore la mort de ces quelques dizaines de jeunes soldats israéliens tombés dans une guerre vaine, qui, depuis 2008, se répète tous les trois ans. Je songe aussi à tous ceux qui, en Israël, doivent faire face à des alertes toutes les dix minutes et vivent dans l'angoisse permanente. Je ne soutiens pas pour autant le gouvernement d’Israël dominé par le Likoud et les ultras, qui continue à coloniser et qui bafoue, aux yeux du monde, l’éthique ancestrale des juifs d’Israël et de diaspora. Mes amis, mes proches défilent aussi en Israël contre cette politique suicidaire, contre les massacres à Gaza, contre cette violence à répétition. Il faut dénoncer ces ultranationalistes qui rêvent du Grand Israël, celui qui coûte la vie à tant de Palestiniens et aussi à des Israéliens. Les premiers payant - de très loin - le plus lourd tribut. Mes grand parents ne sont pas allés construire cet Israël-là. Si une paix doit un jour se conclure, le Hamas devra être à la table des négociations. Pour faire la paix, on discute avec ses ennemis, pas avec ses amis. Je ne vois pas d’autre moyen pour que cette guerre finisse par s’arrêter.

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