Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog



Dans moins d’un mois, le 7 juin, nous voterons pour les élections européennes. Vous avez dit élections ? Ah bon ? Il y a donc une campagne électorale ? On ne s’en était pas aperçu. A part quelques hurluberlus qui, comme moi, tiennent des meetings devant des salles pleines, face à des gens attentifs à la question européenne, il n’y a rien à signaler. RAS. Rien. Nada.


La campagne des deux partis qui prétendent gérer le paysage politique français commence à peine. Entre une grippe porcine ou mexicaine et les dernières frasques de Rachida Dati, les medias n’embrayent pas. L’opinion, interrogée par avance, manifeste sa désaffection. Pourtant, la crise devrait être l’occasion de débattre d’un projet européen commun, d’une réponse globale. Les syndicats de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) appellent à des journées d’actions européennes ; les ouvriers de Continental s’invitent au siège de leur maison mère à Hanovre, l’industrie automobile est menacée de mort...


Alors, pourquoi cette absence de campagne à quelques semaines du scrutin ?


Hasardons quelques réponses. J’en vois trois :  

Premièrement, le manque de lisibilité politique des institutions européennes va en s’accentuant : Les "grandes régions" ressemblent plus à des objets politiques non identifiables qu’à de réelles entités territoriales ; elles éloignent un peu plus les électeurs de députés qui siégeront dans des groupes parlementaires inconnus défendant des intérêts divergents. Le Parlement Européen est perçu comme un cénacle impuissant face à une Commission qui concocte des textes technocratiques et un Conseil des chefs de gouvernements qui, en fin de compte, décident des orientations de l’Union à la place des peuples. Cette vision est peut être simpliste mais, pour y avoir siégé, je sais que le Parlement Européen a une capacité d’influence et un pouvoir beaucoup plus importants que ce que l’on en dit généralement. Encore faudrait-il briser l’omerta dont il est victime et que les députés européens se saisissent des droits qui sont les leurs. 
 


Deuxièmement, l’incapacité des partis politiques nationaux, hormis Europe-Ecologie, à faire campagne sur les enjeux proprement européens.


En prônant le vote sanction contre Sarkozy ou, à contrario, la défense du Président, les partis institutionnels qui se présentent à nos suffrages renforcent ce sentiment d’inutilité. Les électeurs peuvent légitimement se dire qu’il sera temps d’en finir avec le régime Sarkozy aux élections présidentielles de 2012 mais que, cette fois ci, la dispersion de l’opposition, écartelée entre ses divers prétendants à la succession, empêchera de toute manière une lecture claire du scrutin.


De ce point de vue, l’incroyable campagne de François Bayrou qui, jusqu’ici, semblait un européen convaincu et défendait ses idées avec force, participe au désenchantement ambiant. Si même un héritier de Maurice Schuman, de Jean Monnet et de la Démocratie Chrétienne se moque de l’Europe pour nous rejouer un énième épisode du "Coup d’Etat permanent" de François Mitterrand, qui va croire à l’enjeu proprement européen de cette élection ? François Bayrou joue cyniquement à contre-emploi. Je ne sais si ce rôle lui servira comme atout pour 2012. Par contre, il est certain qu’il participe au discrédit du projet politique européen.


Mais il n’est pas le seul : le Parti Socialiste hésite sur sa stratégie. Ses leaders se neutralisent, paralysés par les échéances des années à venir.


La gauche radicale, elle, est divisée entre ses diverses composantes trotskyste, communistes et apparentés. Elle voudrait rejouer 2005, oubliant que quatre ans plus tard, le film du référendum n’est plus diffusable, sa date de préemption ayant été dépassée depuis belle lurette : la possibilité de changer l’Europe en obligeant les acteurs de l’Union à réviser leurs copies n’est plus à l’ordre du jour pour l’instant. Comme le vote noniste n’a été pris en compte ni en France, ni en Irlande, une prise de distance, une sorte de grève larvée du vote européen, risque cette fois-ci de devenir l’arme de ceux pour qui la question sociale est à juste titre une question essentielle, qui limite d’ailleurs les chances de la gauche dite radicale de peser sur le scrutin. 
 


Troisièmement, le retour en force des égoïsmes nationaux. Le fait est qu’avec la crise, les États ont repris du poil de la bête en abandonnant, pour le moment, les dogmes de la concurrence "libre et non faussée", mais en développant aussi l’idée d’une Europe forteresse qui transforme les immigrés en boucs émissaires. D’autant que la majorité de droite qui règne à Bruxelles dans la Commission, au Parlement ou dans de nombreux États de l’Union, joue de cette confusion des genres.


De Berlusconi, Merkel ou Sarkozy, c’est à qui sera le plus anticapitaliste, dénonçant ici les paradis fiscaux, renflouant les banques en menaçant de les nationaliser, appelant à la régulation économique permanente, voire au contrôle de la Banque Centrale européenne. Mais c’est aussi à celui qui flattera le mieux le nationalisme des peuples et le rejet de l’autre. Ce manque de clarté politique encourage aussi l’abstention, puisqu’on ne sait plus qui défend quoi, qui fait alliance pourquoi et avec qui.


De ce cocktail souveraino-populiste est en train de sortir un monstre à plusieurs têtes. L’Europe peut ensemble servir à expulser les immigrés, à faire des déclarations sans lendemain contre les paradis fiscaux, à continuer le démantèlement des services publics.


Là où il faudrait faire de l’Europe l’outil de coordination de ses politiques économiques, sociales , environnementales, on l’instrumentalise pour suivre des politiques publiques à courte vue ; Là où nous avons besoin d’un véritable Conseil de sécurité économique, financier et social de la zone euro capable d’entraîner l’Europe, nous subissons des plans de relance mi-chèvre mi-chou, qui font du bricolage et ne saisissent pas l’opportunité de la crise pour engager une politique audacieuse de reconversion écologique de l’économie.


Au final, l’électeur lambda se trouve devant une boîte noire électorale. Il ne voit pas pourquoi il lui faudrait se déplacer ni à quoi pourrait bien servir son vote.


Autant lorsqu’il s’agit de voter pour le maire, le député ou le Président, l’électeur se saisit intuitivement de son droit pour désigner ses représentants, autant le scrutin du 7 juin lui paraît lointain, abscond, sans saveur.


Les élites politiques européennes ont donc une responsabilité essentielle dans la mobilisation pour cette élection. Repliés sur des enjeux nationaux, voire locaux, les partis français passent plus de temps à constituer leurs listes régionales pour 2010, à s’écharper de manière interne ou externe sur la préparation des échéances de 2012, qu’à débattre de leur projet européen.


Ils sont en train de creuser la tombe de la démocratie européenne sans pour autant revitaliser l’idée d’Etat-nation. Et pourtant, osons imaginer un autre scénario : le 8 mai dernier, on commémorait l’armistice, soixante quatre ans après la dernière grande boucherie européenne. Le lendemain on célébrait la Journée de l’Europe qui a été un vrai projet pour les générations précédentes : elle a inventé un modèle de construction nouvelle, permettant d’échapper à l’emprise des Empires qui s’affrontaient durant la guerre froide.


La gauche européenne pourrait aujourd’hui montrer qu’elle se situe dans cette lignée, qu’elle a un projet de civilisation, issu de sa longue histoire et conçu comme une alternative à la loi de la jungle dans laquelle la globalisation entraîne le monde inexorablement. Pour ce faire, la politique doit revenir au poste de commande, contre l’économisme et l’administration des choses. Si elle le voulait, la gauche européenne pourrait ouvrir la voie à une majorité transnationale progressiste rassemblant rouges, roses et verts à l’échelle européenne. Les centristes européens seraient alors obligés de choisir entre le soutien à Barroso, Sarkozy et leurs amis ou une alternance démocratique avec un "ticket" comprenant le Président de la Commission et celui du Parlement. Cette possibilité existe. Mais pour qu’elle devienne réalité, il faudrait dépasser les calculs boutiquiers, les petits arrangements entre amis du PPE et du PSE, les deux partis majoritaires au Parlement européen.


En fait, il faudrait faire exactement le contraire, c’est à dire rompre avec la pratique du consensus mou qui ne sert que ceux qui veulent utiliser l’Union Européenne comme un marche-pied des multinationales, de l’OTAN, une antichambre de la politique américaine, même rénovée à la sauce Obama. Je sais que ce scénario est improbable. Pourtant, l’électeur dispose d’une seule arme , son bulletin de vote pour donner un coup de pied dans la fourmilière et envoyer un signal fort aux eurocrates. L’électeur est un empêcheur de tourner en rond. Il l’a prouvé. Nous avons 28 jours pour éclairer sa lanterne.


Noël Mamère, le 11 mai 2009


P.S. 1 : "La ronde infinie des obstinés" a pris fin lundi dernier à midi sur le Parvis de l’Hôtel de ville de Paris après avoir franchi le cap des mille heures. J’ai été l’un des derniers à marcher avec ces universitaires qui tournaient jour et nuit. Pour autant la ronde n’est pas terminée . Elle reprendra si la réforme Pécresse n’est pas abandonnée.


P.S. 2 : La Loi Hadopi sur le téléchargement n’en finit pas de faire des vagues. Le Parlement européen vient d’adopter un amendement qui la rend d’emblée inapplicable ; un cadre de TF1 a été licencié suite à son engagement contre le projet tandis que des célébrités de la gauche artistique dénoncent dans une lettre ouverte l’abandon par "leur famille" de la cause de la culture.


Au delà de ces péripéties, cette focalisation sur une loi qui, somme toute, n’est pas la préoccupation majoritaire des citoyens, est intéressante. Elle préfigure le monde nouveau et fait bouger des lignes. Les questions d’accès libre, de gratuité, de propriété intellectuelle, exigent des réponses nouvelles qui ne sont pas dans le logiciel traditionnel de la gauche. Le monde change mais notre "famille" - pour reprendre les termes de Juliette Gréco, de Michel Piccoli et de quelque autres - en est encore à la Culture version Malraux ou Lang. Il est temps de se remettre au travail, artistes comme élus. Le capitalisme numérique n’attend pas. Il détruit l’ancien. A nous de proposer des solutions qui permettent de lui résister.


P.S. 3 : "Putain, déjà 2 ans de Sarkozy !" L’anniversaire de l’accession au pouvoir de l’hyper-président a donc eu lieu sans que l’on sache si son hyper-activisme a changé quoi que ce soit à la crise que subit la France. Les contre-réformes et surtout leurs annonces se sont succédées à un tel rythme que le virtuel l’emporte sur le réel. Tout changer pour que rien ne change. La métaphore a beaucoup servi mais dans le cas du règne du l’enfant-roi de Neuilly, elle est plus que jamais d’actualité. Et dire qu’il va falloir supporter cela encore au moins trois ans...


Noel Mamere le 11 mai 2009.


Européennes : J-28
Tag(s) : #Elections européennes 2009

Partager cet article

Repost 0