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Geneviève Decrop, membre du comité de rédaction de la revue Entropia, revue théorique et politique de la décroissance - un des lieux de rélexion parmi les plus féconds aujourd'hui -, décrypte dans ce texte les résistances au processus de construction européenne et y exprime clairement son soutien à Europe Ecologie.


J'ai voté « oui » au Traité Constitutionnel Européen en 2005 - et j'ai frôlé l'excommunication de la part de mes amis altermondistes, décroissancistes, antilibéraux etc. C'est dire l'étendue du sacrilège ! à peu près comme d'agiter un préservatif sous le menton des cardinaux de la Curie. Et pourtant, il n'entrait dans ma prise de position aucun goût pour la provocation, juste une conviction forte et des raisons sérieuses, toujours d'actualité.

 

 


Pour moi, l'Europe n'est pas un « donné » tout ficelé qui s'impose à moi, contrairement à la perception répandue. L'Europe est encore et toujours à construire, elle est à la fois réalité et projet, institution et devenir. Elle est depuis l'origine un champ de forces et le théâtre d'un combat pour en construire l'espace politique. Les ennemis de cet espace politique sont à la fois dedans et dehors, ils ont des mobiles variés et parfois opposés, mais ils sont nombreux et il peut arriver, comme le 29 mai 2005, qu'ils se coalisent et parviennent ainsi à faire trembler le projet européen sur ses bases.

 

 


Ceux qui ne veulent pas de l'espace politique européen sont d'abord les libéraux : pour eux, l'Europe est un grand marché et ne doit être que cela. L'objectif est donc de le déréguler au maximum et pour cela de faire obstacle à un épouvantail aussi terrifiant pour un libéral qu'un pouvoir d'Etat supranational (les Etats nationaux ne menacent en rien les ambitions des libéraux dans la mesure où ils sont depuis longtemps dépassés et impuissants face aux puissances économiques opérant aux échelles régionales et mondiales).



Les libéraux ont prospéré dans les institutions européennes du fait de l'entrée des ex-démocraties populaires. Après la chute du mur de Berlin, ces pays ont en été en proie à un libéralisme effréné, une soif de consommation, de marché, d'enrichissement, qui a failli aplatir la première Europe, sociale-démocrate (l'enjeu est encore d'actualité, même si le libéralisme est-européen a pris un coup dans l'aile avec la crise récente). Il leur était difficile d'attaquer de front le projet de T.C.E, dans la mesure où l'une de ses justifications était justement de faire face à leur arrivée en nombre dans le cadre européen, menacé de ce fait d'apoplexie. Mais ils ont réussi à le fragiliser en imposant qu'on y adjoigne l'ensemble des traités commerciaux déjà adoptés, soit cette fameuse partie III, qui a fait monter tant de passions et cristallisé toutes les oppositions.



Le coup était bien joué : en même temps qu'on instituait un espace politique, c'est à dire ouvert à la possibilité de remettre en question les orientations passées de l'Europe, on bornait cette liberté en « gravant dans le marbre » comme on a dit, l'orientation libérale. En réalité, on faisait comme si on la gravait dans le marbre, parce que pas plus la partie I, que la partie II ou la partie III du TCE n'avaient une valeur supérieure à un traité international, susceptible par définition d'être révisé ou abrogé. Mais peu importe ! le subterfuge a marché et la partie III du TCE a fonctionné comme le chiffon rouge agité sous le nez du taureau ; les peuples, depuis longtemps excédés par les pratiques bureaucratiques de la Commission et effrayés par les ravages du libéralisme au niveau mondial, ont foncé dedans.



Le fait que ce soit Jacques Chirac qui ait été en situation de porter le TCE devant les électeurs n'est pas anodin. Chirac est foncièrement anti-européen - on le sait depuis l'appel de Cochin en 1978 - même s'il a dû mettre depuis une sourdine à son rejet. Depuis l'hôpital Cochin, où il se remettait d'un accident de voiture, il appelait à voter non à l'élection au suffrage universel du Parlement européen, en dénonçant « un parti de l'étranger » (c'était l'UDF de Giscard d'Estaing !) fomentant l'affaiblissement de la France et l'abandon de son « grand destin » au profit de la supranationalité. En réalité, dans leur écrasante majorité, à l'exception de François Bayrou et de ses amis, les dirigeants politiques français ne se sont « convertis » à l'Europe que par raison et/ou par calcul, mais ils n'en ont ni la passion, ni la conviction.



Les institutions européennes sont le « placard » où l'on aiguille les hommes et femmes politiques un peu trop remuants, un peu trop brillants et qui deviennent gênants. (C'est ainsi que les carrières politiques française de Simone Veil, de Jacques Delors, de Michel Rocard - dont l'envergure est incontestable même pour ceux qui ne partagent pas leurs options politiques - ont fini dans le lac, mais en contrepartie, ils ont contribué d'une façon dont on n'a pas lieu de rougir à l'avancée européenne).




On a donc là la seconde catégorie d'ennemis de l'Europe, de loin les plus sournois, puisqu'ils ne s'affichent pas comme tels. Ils sont ennemis de l'Europe par paresse intellectuelle (incapacité de penser dans la dimension du projet, soit d'anticiper un avenir intégrant les leçons du passé) ; par lâcheté politique (ils ont fait des institutions européennes le bouc émissaire de leurs échecs) ; par défiance atavique de l'étranger qui les empêche d'imaginer une Europe qui ne soit pas une France élargie. Ceux-là ont mené une campagne non pas d'explication et de discussion démocratique, mais de culpabilisation et d'anathémisation qui ont achevé de torpiller le traité.

 

 


La troisième catégorie sont les souverainistes où l'on retrouve la quasi totalité de l'extrême droite (de Pasqua à Le Pen) et une partie de l'extrême gauche (du parti communiste aux trotskystes), foncièrement héxagonaliste malgré le discours (fossilisé) de l'internationalisme prolétarien. Ils ont au moins le mérite de ne pas être hypocrites.

 

 


Le TCE avait donc pas mal de faux amis, et beaucoup d'ennemis. Avec un tel tableau, la journée du 30 avril 2005 ne pouvait être et n'a été qu' une « journée de dupes », comme seule l'histoire française sait nous en offrir - dans ces moments aussi sublimes que désespérants où elle se tire une balle dans le pied et jette ses plus beaux bébés avec les eaux sales du bain.



Parce que l'Union européenne était un bébé de la réconciliation franco-allemande après que les guerres fratricides entre les deux pays aient mis l'Europe à feu et à sang pendant près de deux siècles ; parce que l'UE offre un espace régional non menacé par les guerres internes, situation devenue rare sur la planète ; et parce que seul un tel espace est capable de construire une réponse collective valable au défi planétaire double du choc climatique et de l'effondrement économique.




Le risque est très grand en effet que la crise en cours débouche sur une intensification des conflits locaux avec le risque d'escalades, sur un pillage sans vergogne des ressources en voie d'épuisement, sur le creusement abyssal des inégalités dans le partage de ces ressources et des richesses produites. Face à ce risque, un espace politique doté d'une taille suffisante et fondé sur les valeurs de la démocratie et des droits de l'homme, n'est pas du luxe - même si cet espace est bien entendu aussi travaillé par la tentation du repli égoïste et sécuritaire et de l'accaparement (ne donnons pas dans l'irénisme !). Mais c'est de son sein, et en prenant appui sur les marges de manœuvre qu'offrait le TCE (partie 1 et 2), que l'on pouvait se battre pour contrecarrer les anciens et nouveaux démons de la peur de manquer et du refus de l'autre.



Ces outils étaient imparfaits. Soit ! mais ils étaient perfectibles et on ne peut attendre que des institutions parfaites, démocratiquement irréprochables nous tombent toutes cuites dans l'assiette avant de nous engager dans l'indispensable, l'urgent, l'essentiel combat pour changer le cours catastrophique des choses.

 

 


Mais il fallait l'adhésion populaire. Les référendums ont été l'occasion unique et malheureusement manquée de créer cette adhésion, de susciter une Europe des peuples. Ce n'est pas le « mini traité » actuel de Nicolas Sarkozy, adopté dans le dos des peuples, qui pourra rattraper véritablement les choses. L'initiative historique est donc restée de l'autre côté de l'Atlantique - où, divine surprise !, un authentique citoyen du monde a conquis la Maison Blanche. L'avenir paraît de nouveau ouvert, et le pire pas certain.

 

 


Mais il n'empêche : l'Europe ne peut être abandonné à ses ennemis. Pour ma part, mon choix est fait : aux élections européennes de juin, je voterai pour la liste Europe écologie, menée par Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly, José Bové, Jean-Paul Besset et d'autres On y trouve autant de nonnistes et de oui-ouistes, et suffisamment de franco-européens pour qu'il ne soit pas suspect de trahir une nouvelle fois notre désir d'Europe. Les héritiers de Chirac y verront un nouveau « parti de l'étranger » ou une cinquième colonne, et ce n'est pas pour me déplaire. Si je déplore que la dimension sociale, bien présente dans le texte du manifeste, ne figure pas dans son intitulé, dans ses grandes lignes, je me retrouve dans son projet. Et le fait qu'elle se mobilise vigoureusement contre le patron de la Commission actuelle, le très libéral José Manuel Barroso est un bon départ.

 


Geneviève Decrop

Cet article est paru dans le numéro 10 du magazine L'Altermondialiste et reproduit avec l'autorisation de son auteur(e) sur le site www.europeecologie.fr

Tag(s) : #Elections européennes 2009

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