Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog



Alors que le paysage politique français vit un moment historique, faisons un peu d'anticipation : et si la prochaine bataille allait se livrer sur le nucléaire ?


C'est sur ce terrain complexe et explosif, un thème un peu beaucoup escamoté ces derniers temps, que pourrait se jouer l'avenir de la solidité et de la crédibilité d'une mouvance écologiste en plein sursaut.


A l'heure où les droites vont enfiler un costume de plus en plus « vert », à l'heure où il est politiquement correct d'affirmer qu'à défaut de sauver la planète, les centrales nucléaires seraient capables de « sauver le climat », il appartiendra aux écologistes de réfléchir aux alliances possibles, aux compromis impossibles, aux fausses priorités.


NUCLÉAIRE CIVIL ET MILITAIRE


Même si un certain nombre d'entre nous s'imaginent peut-être qu'il y a tout simplement excès d'EPR, encombrements de déchets nucléaires (1) non enfouis de façon conviviale ou encore surenchère de matières fissiles non intégrées dans le circuit du commerce équitable, quelques principes méritent d'être réaffirmés.



Le nucléaire est relancé ici et là et nombreux sont ceux qui, à droite comme à gauche, surfent sur la vague de la révolution énergétique. Mais cette pseudo révolution qui nous promettait (déjà) le paradis radioactif il y a 50 ans, repose sur un tabou : l'insoutenable légèreté de l'étanchéité entre nucléaire civil et militaire.


Soyons simples : ce n'est pas une coïncidence si plus de la moitié des centrales nucléaires sont installées dans des pays connus pour avoir des armes nucléaires (ou avoir tenté de les fabriquer) ; ce n'est pas une coïncidence non plus si, parmi les six États les plus fournis en nucléaire « civil », quatre sont détenteurs d'armes nucléaires. La France, qui détient le niveau le plus élevé d'électricité nucléaire par habitant au monde - cocorico ! - est aussi le pays qui possède un arsenal d'ogives nucléaires supérieur à celui de la Chine, l'Inde, le Pakistan et la Corée du Nord réunis.


LA FAUTE AU CLIMAT ?


Même si certains d'entre nous sont parfois allergiques aux questions polémologiques et ont les yeux rivés sur le climat, avec Copenhague comme horizon indépassable, ne nous trompons pas de priorités. L'énergie nucléaire se pare désormais de toutes les vertus, au nom de la protection du climat justement ! Mais attention aux leurres et aux trucage des chiffres : au-delà de la durée non éternelle des réserves d'uranium, la réduction des gaz à effet de serre est un argument à prendre avec des pincettes. Dans l'extraction, le broyage et l'enrichissement de l'uranium, la construction des centrales (particulièrement le ciment), et des installations de stockage, le transport et le stockage des déchets, c'est l'électricité d'origine fossile qui est utilisée.



Le nucléaire est donc « un exemple parfait de combat contre un risque par le biais d'un risque encore plus élevé » (a clear-cut case of fighting one risk with an even bigger one), comme dirait l'ancien ministre allemand de l'Environnement et de la Sécurité nucléaire, Jürgen Trittin. Il l'écrit en toutes lettres dans la préface d'un rapport de l'Oxford Research Group (2) . Bref, le nucléaire (civil) entrouvre la porte de la prolifération. Le hic est là.



La prolifération nucléaire (horizontale) n'est pas un sujet annexe, un moindre mal, un dégât collatéral par rapport à la crise énergétique qui nous pend au nez. Dans ce domaine, il n'y a pas de détails ! Soit on indique qu'il y a des alternatives à cet « enrichissement » et on fait soi-même marche arrière en arrêtant la promotion d'une filière qui n'est rentable que si on la fourgue au plus offrant. Soit on admet que pour des Etats comme le Brésil, l'Afrique du Sud, le Japon, qui disposent d'usines d'enrichissement de l'uranium, le passage d'un usage civil à des applications militaires n'est pas sorcier en on en tient compte (avec ou sans compteur Geiger) en imaginant de nouvelles priorités.


LES FAUSSES PRIORITÉS


Alors que nous allons célébrer en grande pompe le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, les priorités sécuritaires de l'Europe des 27 méritent quelque déchiffrage. Admettons que le réchauffement climatique constitue un enjeu de sécurité internationale, comme vient de l'admettre en juin 2009 l'Assemblée générale de l'ONU (résolution approuvée par consensus).


Dans ce cas, les écologistes ne doivent pas faire une OPA sur les débris de la social-démocratie mais plutôt faire de la récupération intelligente sur tout ce qui touche à la défense ! Oui, quand 27 Etats Européens dépensent (avec nos impôts) 176 milliards d'euros pour se « défendre » (manu militari), combattre des ennemis extérieurs indéterminés ou fantasmés et quand, dans le même temps, ces mêmes Européens autorisent la Commission à débloquer 2,3milliards d'euros pour soutenir la politique européenne en faveur de la « sécurité énergétique, des énergies renouvelables et de la recherche dans le secteur de l'énergie », bref pour « défendre » l'environnement, y compris combattre les conséquences des perturbations climatiques, il y a de quoi se poser de sérieuses questions sur les priorités. Pas seulement sur l'abstentéisme.


LES LIGNES DE DÉMARCATION


La question du nucléaire relève des enjeux de guerres et de paix. Certes, la paix ne mobilise pas les foules, pas plus d'ailleurs que le concept flou de prolifération nucléaire, mais cela mérite quelque réflexion post-électorale. Alors que le commerce des réacteurs, quoi qu'on en dise, n'est pas soluble dans le développement durable, que les adeptes de la « prolifération choisie » penchent aussi en faveur de l' « immigration choisie » (3), il va falloir établir clairement un ligne de démarcation. Pas seulement parce que les arguments climatiques sont bidon. Mais au nom de la sécurité.



Si nos futurs députés Européens ne veulent plus offrir à la paix un service minimum, s'ils veulent contrer les idées de Romano Prodi et sa relance de l'« Europe de la défense », il faudra revoir l'opportunité de consacrer 50 millions de dollars pour financer le budget annuel de l'Agence Européenne de Défense, l'AED, créée à Bruxelles en 2004 pour relancer l'industrie militaire des membres de l'UE. Réviser les ambitions de la PESC.


En ce cas, planter un autre décor européen constitue un défi. Pas seulement d'un point de vue écologique, énergétique. Mettre en avant et en relief une autre vision de l'Europe, c'est contrer les accrocs du nucléaire de brandir leur croisade anti-prolifération en jouant à nous faire peur, comme vis-à-vis de l'Iran. Un Iran qui ne sera pas dissuadé par une France qui consacre plus de 15 millions de dollars par jour pour son propre arsenal nucléaire. Après tout, le projet européen des origines s'est édifié sur cette idée de la réconciliation entre frères ennemis ; sur l'idée généreuse, à la sortie de la deuxième boucherie mondiale, d'étendre cet idéal pacifiste au-delà des frontières.



htSi cette évidence historique n'a pas frappé les électeurs de France le dimanche 7 juin, rappelons que parmi la vingtaine de bulletins à choisir pour mettre dans les urnes, il n'y en avait qu'un seul qui faisait mention du mot « paix » dans son programme. C'était Europe Ecologie.

 


Notes
(1) Ben Cramer, Camille Saisset, La descente au enfers nucléaires, L'Esprit frappeur

(2)Too Hot to Handle ? The Future of Civil Nuclear Power. Frank Barnaby and James Kemp, with a foreword by David Howarth MP, July 2007.

(3) Lire notamment François Brun, « De l'immigration choisie aux régularisations choisies», Mouvements, et Cette France-là, tome 1, disponible en ligne.


Ben Cramer sur http://ecolosphere.net


Tag(s) : #Nucléaire

Partager cet article

Repost 0