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Fabrice Flipo est Maître de conférences en philosophie à l'école Télécom et Management, où il anime également le groupe de recherche « l'ambivalence des TIC numériques dans la globalisation ». Il revient sur l'impact environnemental et sociétal des TIC.

 


Peut-on quantifier l'impact environnemental des technologies de l'information et de la communication (TIC) ?


Le cabinet de consulting américain Gartner l'a fait en 2007. Il affirmait à l'époque que le secteur représentait 2% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) mais cela dépend du périmètre que l'on étudie. Si l'on s'en tient aux strictes télécoms, que sont Internet et la téléphonie, c'est un chiffre certainement valable. Mais aujourd'hui, les TIC sont partout. On trouve des puces électroniques dans nos voitures par exemple. En élargissant le périmètre à l'ensemble des TIC, je pense que l'on peut atteindre facilement les 53 ou 54% !

 


Concrètement, comment cela se traduit-il ?

 

L'impact des TIC sur l'environnement provient essentiellement de la forte consommation d'énergie du secteur. D'après un rapport du Conseil général des technologies de l'information, les TIC pèsent 13,5% de la consommation électrique française. Cette consommation implique des  émissions de CO2 mais ce n’est pas le seul impact. Il faut également considérer les matériaux utilisés pour leur fabrication. Ce sont surtout des matériaux épuisables, comme le lithium qui entre dans la composition des batteries. Sa raréfaction a d'ailleurs entraîné une flambée des prix sur le marché.
La question des déchets électroniques et de leur gestion devient donc primordiale. En France, nous sommes très en retard sur le sujet. A vrai dire, on ne sait pas trop où nos déchets finissent.


Il faut savoir que nous produisons chaque année 16 kg de déchets électriques et électroniques ménagers par habitant, même si les TIC représentent une petite partie seulement de ce total. Au final, cela représente environ un million de tonnes annuelles. Or, dans le cadre de la directive européenne DEEE, il nous était imposé d'en recycler au moins 4 kg/hab/an fin 2006. Aujourd'hui, nous arrivons à peine à en traiter 2,5. C'est dire si cette directive a été bien transposée en France !

 

 


Le secteur semble pourtant s'engager dans la voie du développement durable, notamment en investissant dans les Green IT, ces technologies vertes que l'on qualifie souvent d'informatique « écologique ». Cet engagement est-il réel et global ?


Effectivement, quand Gartner a sorti son rapport, les constructeurs l'ont vécu comme une sorte d'électrochoc. Le consultant mondial le plus reconnu dans le domaine leur annonçait quand même que les TIC émettaient autant de GES que le transport aérien ! Du coup, certains ont réellement intégré les enjeux du développement durable dans leur stratégie. C'est le cas du groupe européen Logica, qui mène une véritable réflexion sur son positionnement, en matière de dépenses énergétiques et de RSE.


Le rapport « Smart 2020 », publié en juin 2008 par le Climate Group qui représente des entreprises de pointe du secteur, telles que Cisco, Vodafone, Nokia, Microsoft et Intel, est lui beaucoup plus ambigu. Il fait le point sur la pollution engendrée par les TIC, mais propose également un moyen de réduire l'empreinte carbone mondiale d'ici 2020, et ce grâce aux TIC et donc autant de marchés à conquérir !


Ce rapport table sur une réduction de 15 % des émissions globales de CO2, via l’amélioration des logistiques, de l’efficacité énergétique des bâtiments grâce à des capteurs toujours plus performants. La plupart de ces mesures sont en fait économiquement intéressantes, l’engagement réel reste donc intangible. Je pense qu'il existe encore peu d'entreprises qui se mobilisent réellement. Même si, en interne, il y a tout de même des gens ou des services entiers qui tentent d'impulser le mouvement.

 

 


Le greenwashing n'épargne donc pas le secteur des TIC ?


Bien au contraire. Si on note des progrès de certains sur le plan écologique, leur motivation première n’était certainement pas l’environnement. Par exemple, le fait que les batteries consomment moins est, en soi, une bonne nouvelle. Mais en réalité l’intérêt est surtout d’en fabriquer de plus petites pour promouvoir les usages « nomades » : pourvoir les utiliser partout et n’importe quand. L’impact économique est du coup fort intéressant ! De même les data centers se disent « plus verts » car leur processeurs consomment moins, mais le souci est d’abord venu du coût et de la difficulté à évacuer la chaleur qu’ils génèrent. Les économies financières sont là aussi la première motivation. Du coup, effectivement, il y a un « gain » écologique, mais qui est essentiellement motivé par un gain économique. Alors certes, l’utilisation de ces technologies peut limiter, dans les pays occidentaux, les émissions de GES. Mais cela nous permet aussi de continuer à nous enrichir – en moyenne, avec de fortes disparités – en achetant les objets que nous consommons, notamment en Chine. Ce qui ne fait que délocaliser la pollution.

 


Vous allez décevoir ceux qui voient en ces technologies des leviers du développement durable.


Les preuves de l’engagement ne sont pas là, voilà tout. On persiste à rester dans un schéma où l’on recherche avant tout la compétitivité économique. Dans ce cas, les TIC, comme les autres technologies, accroissent la consommation, ce qui n’ira pas dans le sens de la réduction des émissions de GES. Aujourd’hui on est dans la confusion entre ce qui est bon pour le business, et ce qui est bon pour la société. Les fabricants ne veulent pas effrayer le consommateur, ils affichent leur «verte attitude ». On se contente d’expliquer qu’il faut trier les composants des téléphones portables, comme l’indique le logo de la petite poubelle noire barrée. Mais souvent, même ce logo est caché derrière la batterie ! Et de toute façon, la filière de recyclage est en panne. On nous promettait plus de démocratie, plus d’information. Mais franchement, les gens sont-ils réellement mieux informés aujourd’hui ?  Pas sur la consommation des TIC, en tout cas ! La vraie question est en réalité celle du nécessaire et du superflu, de la finalité de la consommation, son niveau et sa répartition. Il faut regarder les TIC sous l’angle de leur utilité sociale. Et prendre plus de recul pour intégrer véritablement les enjeux du développement durable dans ce secteur.

 


Anne Farthouatsur www.novethic.fr le 24 juillet 2009

 

Tag(s) : #actualités internationales

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