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Par Noël Mamère, député de Gironde le 23 septembre 2013

 

Une fois de plus la tyrannie de l’émotion a envahi nos écrans. L’affaire du bijoutier de Nice est devenue un fait politique, social et culturel, déguisé en grand récit exprimant le climat pourri ambiant. Il doit donc être analysé à cette aune.


Ce n’est pas la première ni la dernière fois que la question de la légitime défense est soulevée. Mais cette fois, plus de 1 660 000 personnes ont apporté leur soutien à un homme qui a abattu dans le dos son cambrioleur dans la bonne ville de Nice. Ces gentils « I like », traduisez « j’ai le droit de lyncher », transforment la justice en une arène où chacun peut lever ou abaisser son pouce, comme au temps des gladiateurs.

 

Robert Hossein s’y était essayé avec la mort de Louis XVI. Les fanatiques du soutien au bijoutier de Nice l’ont fait : le cauchemar du populisme pénal, en grandeur nature, est devenu réalité.

 

Lynchage 2.0

 

Cette mise à mort virtuelle nous en apprend beaucoup sur les réseaux sociaux devenus le réceptacle de la haine. Créés pour être des outils du « convivialisme », ils sont aujourd’hui squattés par des communautés qui se constituent en fonction de leur détestation et se réfugient derrière leur anonymat pour cracher leur venin. Au lieu d’être un vecteur de démocratie, les réseaux sociaux sont devenus des armes de destruction massive du « vivre ensemble ».

 

La liberté numérique ne consiste pas à organiser le lynchage 2.0, mais elle implique la confrontation de points de vue argumentés qui permettent de construire des positions sur la base de la raison. Pour autant, il serait absurde de vouloir censurer le Net mais ce formidable outil est aujourd’hui en danger pris entre la volonté de marchandisation des opérateurs et la logomachie de la peur exprimant la frustration des imbéciles.

 

Sur le fond, la saga du bijoutier nous en dit long sur l’état de la société française. Son fils a lui même théorisé la coupure de notre société en séparant les vrais Français qui se lèvent tôt pour aller travailler, qui en ont marre de payer les impôts et qui subissent l’insécurité et les autres. Les « autres », si l’on comprend bien , on a le droit de leur tirer dessus, dans le dos si possible. D’un coup, d’un seul, la mort est banalisée, le lynchage devient la règle et la justice l’exception.

 

Morale de café du commerce

 

Nous avons entendu depuis deux semaines un concours d’insanités qui donne la nausée. Bien sûr, le bijoutier est aussi une victime. On peut comprendre l’exaspération de petits commerçants sans cesse rackettés par des voyous. Mais cela ne justifie en rien le recours à une violence disproportionnée ni surtout à son exaltation. Puisque l’homme est un loup pour l’homme, je vais me faire justice moi-même pour en finir avec le loup.

 

Cette morale de café du commerce, qui consiste à défendre le droit de tirer dans le dos, nous ramène cent ans en arrière, en plein far west où se faire justice soi-même était à la mode chez les colons… Qui commencèrent par exterminer les Indiens avant de s’entretuer à OK Corral. On voit aujourd’hui aux Etats-Unis ce que cette histoire a produit : le culte des armes à feux et les massacres récurrents à la clef. Chaque personne agressée considère qu’elle a un droit naturel à l’autodéfense, protégé par un amendement constitutionnel ; elle se fait justicier et se substitue à l’Etat.

 

La logique de la vengeance et de la loi du talion, numérique ou réelle, ne peut être la norme d’une société démocratique fondée sur l’Etat de droit et la justice. Que l’on installe des systèmes de surveillance plus adaptés, que l’on organise une répression plus efficace contre le petit et le grand banditisme, soit. Mais que l’on utilise un fait divers pour exiger le droit et même le permis de tuer, non.

 

La justice n’a pas à réagir en temps réel

 

En légitimant le droit de tuer on estime que l’Etat n’a plus sa place dans une société régie par la loi de la jungle. Cette régression démocratique vise bien évidemment le premier pilier régalien de l’Etat : la justice. Celle-ci est accusée de tous les maux, parce qu’elle n’est pas réglée sur l’horloge de l’émotion mais sur celle du droit et de la raison. La justice n’a pas à réagir en temps réel. Parce que la justice n’est pas un média. Elle analyse en fonction des faits et non pas des clics et des rumeurs, des bruits et des fureurs. Elle est en-dehors du « storytelling », de Facebook ou de Twitter. Elle demande des preuves.

 

En n’étant pas dans le temps de l’immédiat, dans le culte de l’urgence, la justice heurte la culture contemporaine fondée sur le sentiment et le ressentiment, sur l’instinct et le superficiel.

 

L’exaspération collective qui s’est manifestée à l’occasion de l’affaire du bijoutier de Nice renvoie aussi au sentiment d’insécurité culturelle qui monte dans le pays. Même si nous savons que les assassinats, voire les braquages, sont statistiquement moins nombreux que par le passé, une grande partie de la population éprouve une exaspération face à la petite délinquance et aux incivilités qui pourrissent la vie de tous les jours.

 

Notre société est en train de s’américaniser

 

Les agressions de petite délinquance, qu’il faut distinguer du grand banditisme, sont assimilées à un changement de civilisation où les droits des citoyens seraient submergés par une individualisation de la violence qui s’étend à tous les aspects de la vie quotidienne. Dès lors, toute atteinte au droit de propriété est considérée comme une atteinte à l’intégrité de l’individu qu’il faut défendre par n’importe quel moyen.

 

L’ennemi est devenu cet agresseur par définition multirécidiviste, qui menace notre société tout entière, notre voisinage, notre famille et notre corps. La riposte est à la mesure de l’angoisse générée : violente. Pour le dire autrement, notre société est en train de s’américaniser et le sens des valeurs collectives issues de la Révolution française et de la République est en train de faire place à la loi du plus fort. Le flingue qui se répand dans les banlieues, où l’on peut acheter des Kalachnikov ou des fusils à pompe pour quelques centaines d’euros, deviennent les instruments d’un conflit sans fin entre des groupes sociaux qui ne fonctionnent plus que sur la peur de l’autre.

 

Où ce processus nous mènera-t- il ? Aujourd’hui, ce sont les voleurs que l’on tire comme des lapins. Mais demain, les Roms, qui sont déjà désignés à la vindicte en tant que groupe social, pourraient être les nouvelles cibles du permis de tuer. Après-demain, les musulmans, déjà assimilés à des terroristes d’Al Qaeda. Et pourquoi pas, comme durant les manifestations contre le « mariage pour tous », les homos, considérés comme des virus menaçant le modèle de la famille française traditionnelle ?

 

La famille Le Pen instrumentalise l’affaire

 

Au demeurant, la fonction de bouc émissaire du mal-être social peut être endossée par n’importe qui. Une campagne de presse a tué Jaurès, considéré comme un traître à la veille de 1914. Les Juifs, les Arméniens, les Tutsi, ont été pourchassés et massacrés parce qu’ils étaient considérés comme des accapareurs, des profiteurs dont il fallait se débarrasser. Aujourd’hui, la crise entraîne les mêmes effets. Pourtant, il n’y a pas d’un côté les honnêtes gens et de l’autre les criminels, la société est souvent une vaste zone grise où, surtout en temps de crise, on peut basculer d’un côté ou de l’autre.

 

Et la politique dans tout ça ? Les digues sont en train de tomber les unes après les autres. La première montée en puissance du Front national, en 1983, avait été précédée de ce type de fait divers. Evidemment, l’affaire du bijoutier de Nice a été instrumentalisée sans vergogne par la famille Le Pen qui s’est divisée le travail entre le père, déguisé en justicier à deux balles vantant l’autodéfense et la fille, plus policée, qui a « confiance dans la justice de son pays ».

 

Mais voir s’agiter Christian Estrosi et Manuel Valls, côte à côte, pour pleurer le meurtrier et non la victime, à pleine voix pour le premier, mezzo voce pour le second, avait quelque chose de déplacé et montrait l’abandon de toute référence à l’Etat de droit de la part d’un maire et d’un ministre rassemblés dans une chasse illusoire aux voix. Le Front national, réuni à Marseille, pouvait plastronner en voyant cette course à l’échalote de l’impuissance publique.

 

La victime expiatoire de cette affaire est encore une fois Christiane Taubira et sa réforme pénale, pourtant si urgente et nécessaire, repoussée aux calendes grecques, après les élections européennes, c’est-à-dire après la victoire annoncée de Marine Le Pen, celle qui propose pour toute réforme… un référendum sur la peine de mort.

 

La société qu’on veut pour nos enfants ?

 

L’heure n’est plus à une politique équilibrée de prévention et de répression, mais aux drones, au fichage généralisé, au quadrillage par la police et pourquoi pas au recours à l’armée, puisque, selon Marine Le Pen, la France serait à la veille d’une « guerre civile ». La présidente du Front national joue sur du velours. Ses adversaires, de la droite « modérée » à la gauche républicaine, font le job en criant plus fort qu’elle. Sarkozy a été le ministre des faits divers ; il a donné une voix à la colère populaire se disent-ils tous. Pourquoi pas nous ? Ils se trompent lourdement et ouvrent la voie au chaos.

 

« La France a peur », disait un ancien présentateur en ouvrant un JT de TF1, il y a quelques dizaines d’années. Il aurait pu ajouter : « Nous sommes tous des assassins en puissance. »

 

Jacques Ellul disait en 1978 :

 

« Ce retour à une croyance de la culpabilité collective me semble être une caractéristique de notre société et cela me paraît un recul considérable. Car je considère comme une conquête de la civilisation le fait qu’on en soit venu à considérer que chacun soit responsable de ses actes et uniquement de ça. »

 

C’est à la justice et non pas aux internautes, aux politiciens de juger le crime commis à Nice. Je demande aux bonnes âmes qui se sont transformées en justiciers-cliqueurs par procuration : est-ce cette société-là que nous voulons pour nos enfants ?

 

Post-scriptum

 

A quoi sert-il de commenter une proposition de transition énergétique qui n’en porte que le nom et dont l’objet principal est de permettre aux écologistes de rester dans la majorité ? Pour eux, le Bon Dieu se niche dans les détails des promesses et ça suffit à leur bonheur éphémère. Ils ne voient pas qu’en acceptant de cautionner une transition énergétique en trompe-l’œil, ils minent leur destin politique.

 

Une fois encore, les grands lobbies l’ont emporté et ce sont les entreprises qui, au final, ramasseront la mise : sur les 4 milliards espérés de la contribution climat-énergie, 3 iront au crédit compétitivité emploi. Et toutes les niches fiscales nuisibles à l’environnement seront maintenues (soit près de 6 milliards).

 

Quant au nucléaire, il a encore de beaux jours devant lui, puisqu’au détour d’une phrase le Président et son Premier ministre nous annoncent « le plafonnement de la production nucléaire ». Conclusion : adieu au passage de 75 à 50%, il faudra se contenter d’une non augmentation du nucléaire.

 

Quel nouveau mauvais coup mes amis devront-ils recevoir avant d’ouvrir les yeux et de se dire : « Que fait-on dans cette galère ? »

 

Tag(s) : #actualités nationales

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