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Edito de Noël Mamère – 19 mars 2013 -

 

Nous avions oublié que la France était considérée il y a peu comme « la fille aînée de l’Eglise ». Les médias publics ou privés nous l’ont rappelé en entonnant toute cette semaine – et cela va continuer jusqu’à la cérémonie d’investiture à laquelle le Premier ministre et son ministre de l’Intérieur et des Cultes représenteront la République – un hymne au nouveau pape François.

 

A peine les commentateurs avisés s’étaient-ils ébaubis de la démission de Benoît XVI, se hasardant à des pronostics (tous faux) sur le prochain titulaire du pontificat, que nous avons eu droit à un festival peu commun de louanges sur le nouveau pape. Ce prélat, venu du bout du monde, serait donc le pape des pauvres, des humbles, des déshérités.

 

L’actualité se télescopant, on a pu croire un instant qu’il avait succédé non pas à Joseph Ratzinger mais à Chavez, en leader des opprimés des Amériques ; Bergoglio, transformé in petto en Saint François d’Assise, venait libérer le Vatican et les catholiques du monde entier de la Curie romaine, considérée comme un repère de mafieux, d’homosexuels refoulés et de bureaucrates grassement rémunérés.

 

Une réalité plus nuancée

 

Mais cela ce storytelling bien agencé par la cellule de communication du Vatican. Le nouveau pape est un latino-américain. Il confirme le basculement du monde, des pays de la vieille Europe à des continents et des pays émergents longtemps soumis au colonialisme des premiers.

 

A ce titre, il est en première ligne face aux courants charismatiques évangéliques, souvent nés aux Etats-Unis, qui jouent sur une vulgate religieuse émotionnelle pour convaincre des franges entières de fidèles du catholicisme romain de basculer dans leur « paroisse ». Il y avait donc urgence à contrebalancer cette offensive au sein d’une des principales sphères d’influence de Rome.

 

Je ne reviendrais pas sur l’attitude du nouvel évêque de Rome durant la dictature argentine, entre 1976 et 1983. Il y a peu de preuves. Lui-même a été une partie de ce temps au placard et a vivement démenti ces allégations. L’un des deux jésuites considère l’affaire comme close.

 

Tout juste peut-on s’étonner du silence qu’il a imposé à l’Eglise argentine sur les condamnations de la junte. Les mères de la Place de mai ne le portent pas dans leur cœur, et on peut les comprendre.

 

« Pape des pauvres »

 

Je ne reviendrais pas non plus sur son opposition absolue à l’avortement, même en cas de viol, au port du préservatif ou au mariage pour tous, voté en Argentine, bien avant qu’on en débatte au parlement français ! Cette attitude réactionnaire en matière de mœurs est bien dans la lignée d’un archevêque mis en place par Jean-Paul II et confirmé par son successeur ; comme la presque totalité des cardinaux de l’actuel conclave.

 

Non, ce qui me choque, c’est cette autocélébration comme pape des pauvres, car elle est largement discutable. Qu’il ait lui-même décidé de s’appeler François, qu’il baise les pieds des malades du sida ou qu’il protège les prêtres dans les bidonvilles, c’est bien pour l’image de l’Eglise mais ça n’en fait pas un pape des pauvres.

 

L’affaire des deux jésuites, au-delà de la polémique, reflétait une réalité politique : ce pape a toujours combattu la théologie de la libération, qui est la source théologique de l’option préférentielle pour les pauvres.

 

Dans les médias, on fait passer les prêtres partisans de ce choix comme de simples militants marxistes. Comme si Don Helder Camara, Monseigneur Romero ou Monseigneur Ruiz étaient des militants communistes blanchis sous le harnais ! Rien n’est plus faux.

 

L’écologie, une façon d’être croyant

 

Depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui, l’épiscopat latino-américain a été traversé par une confrontation doctrinale fondamentale, autour de ce que Gustavo Guttierez a pu appeler « la force historique des pauvres », celle de Chico Mendes, assassiné par les propriétaires terriens, celle du Mouvement des sans-terre brésilien, des Indiens boliviens ou du Chiapas.

 

L’inspiration religieuse est très forte, et il est significatif que, dans le cas de la théologie de la libération née en Amérique du Sud, ses principaux penseurs, comme Leonardo Boff, aient basculé dans les années 1980 du socialisme à l’écologie, à partir de l’option préférentielle pour les pauvres.

 

Selon Leonardo Boff, la rencontre entre la théologie de la libération et l’écologie est le résultat d’un constat : « La même logique du système dominant d’accumulation et d’organisation sociale qui conduit à l’exploitation des travailleurs, mène aussi au pillage de nations entières et finalement à la dégradation de la nature ».

 

La théologie de la libération aspire donc à une rupture avec la logique de ce système, une rupture radicale qui vise à « libérer les pauvres, les opprimés et les exclus, victimes de la voracité de l’accumulation injustement distribuée ; et libérer la Terre, cette grande victime sacrifiée par le pillage systématique de ses recours, qui met en risque l’équilibre physique-chimique-biologique de la planète comme un tout ».

 

Pour Leonardo Boff, l’écologie est une façon de penser, de vivre, de sentir, d’être croyant. La théologie de la libération a été la matrice du grand mouvement d’émancipation populaire que connaît l’Amérique latine aujourd’hui.

 

Le porte-parole de la droite argentine

 

La reprise en main a commencé en 1984, sous la direction de Jean-Paul II et surtout de Joseph Ratzinger. Elle s’est poursuivie en 1992 par le débat autour de la conquête du Nouveau monde par les Espagnols, revendiqué comme un bienfait par les conservateurs et contesté par les « libérationnistes » du manifeste indien comme une malédiction.

 

Elle s’est poursuivie par l’exclusion de théologiens et la marginalisation des institutions liées à la théologie de la libération. Le nouveau pape François a été l’un des instruments de cette remise au pas. Sa formation de jésuite pratiquant un double langage lui a permis de faire croire au compromis, comme dans le texte adopté par la Conférence épiscopale latino-américaine.

 

Mais son action, certes subtile, a été sans appel. L’objectif était de nettoyer tout ce qui apparaissait plus ou moins lié à une pratique pastorale combattant le libéralisme. Il l’a prouvé en étant – pas seulement sur les questions de mœurs – le vrai porte-parole de la droite argentine.

 

C’est pourquoi on ne peut laisser dire que le pape François est le pape des pauvres. Si les pauvres doivent, in fine, attendre le passage dans l’au-delà pour pouvoir obtenir leur rédemption, très peu pour moi… Comme disait l’autre François avant d’être élu, le changement c’est maintenant. Pas dans l’au-delà !

 

Tag(s) : #actualités internationales

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