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Par Noël Mamère, Député-maire (EELV) de Bègles

 

Propos recueillis par Mélissa Bounoua.

 

LE PLUS. Le 5 juin 2004, Noël Mamère a marié pour la première fois un couple homosexuel. Le mariage a été annulé en appel un an plus tard. Le vote solennel de la loi ouvrant le mariage pour tous a lieu ce 23 avril 2013. Le député-maire de Bègles raconte comment s'est passée la cérémonie et le mois qui l'avait précédée.

 

 

Lorsque j’ai annoncé que j'allais marier deux hommes, j'ai ensuite dû mener un combat quotidien contre le gouvernement, contre la justice, contre les journalistes qui me reprochaient de chercher les caméras, les micros et la lumière. Il a aussi fallu que je gère les deux mariés, que je n’avais pas choisis, contrairement à ce que certaines rumeurs indiquaient.

 

Tout est parti d'une agression homophobe en janvier 2004 : un homme, Sébastien Nouchet, est brûlé au 3e degré. 

 

Cet événement a provoqué la colère d’un certain nombre de philosophes, avocats et militants de la cause gay et lesbienne, qui ont rédigé un "manifeste pour l’égalité des droits". 

 

Dans ce manifeste proposait l’ouverture du mariage à des personnes de même sexe. Les auteurs ont demandé à un certain nombre de gens, dont Jacques Derrida par exemple, de signer le texte. 

 

Un couple s'est présenté à la mairie de Bègles 

 

Quelques jours après sa publication dans "Le Monde", avec des élus écologistes, nous avons organisé à Paris une conférence de presse pour annoncer que nous étions prêts à célébrer des mariages entre des personnes de même sexe. Seulement, Bertrand Delanoë, s'y est opposé. Jacques Boutaud, Christophe Girard et Clémentine Autain n'ont donc pas pu le faire. 

 

Or, j’étais maire de Bègles, j'étais donc libre de le faire. Deux jours plus tard, deux hommes se sont présenté à la mairie. Au départ, ils souhaitaient se pacser. Mais, comme ils avaient entendu mes propos, ils ont demandé à ce que je les marie. 

 

Comme d'autres, ils ont rêvé d’être célèbres avec ce mariage.


À partir de cet instant s’est enclenchée une mécanique dont je ne mesurais pas le côté dévastateur. L’objectif du gouvernement et de la justice était de m’empêcher de faire un vrai mariage, en délivrant donc un livret de famille. 

 

En deux mois, j’ai reçu plus de 4000 lettres d’insultes. Dont dix d’un médecin, qui, à la fin de sa 11e lettre, avait dessiné un four crématoire. Ces gens m'ont écrit des choses insupportables... J’ai reçu des lettres avec des traces d’étron, des dessins effrayants. 

 

Tout cela n’était pas étonnant. Le mariage des personnes de même sexe fait appel à la représentation de l’homosexualité, à la sexualité de tous, la famille, la reproduction. 

 

Des amis, des intellectuels, m’ont écrit des choses auxquelles je ne m’attendais pas. Ils étaient principalement animés par la peur de soi et par l’ignorance. Mis à part les Verts, j’étais très isolé, très décrié, en tout cas ignoré. Le seul qui m’a soutenu au Parti socialiste était Dominique Strauss-Kahn. 

 

Cette initiative a pris de vitesse les politiques et les associations, qui s’étaient beaucoup mobilisées pour le Pacs en 1999. Il ne se passait pas un jour sans qu'il y ait un papier dans un quotidien national à propos de ce mariage, ce qu’il signifiait, ses conséquences. Des analyses de sociologues, de psychanalystes, etc. 

 

Parmi les 4000 lettres que j’ai reçues, j'en ai retenu une. Grâce à elle, je n'ai pas regretté une seconde d’avoir célébré ce mariage. Celle d’un jeune homme de 18 ans : il m’expliquait qu’après cette annonce, il avait pu dire à ses parents qu’il était homosexuel. 

 

Nous avons caché les deux mariés 

 

La veille du mariage a été le moment paroxystique. Les avocats avaient peur d’un incident. Nous avions reçu des menaces visant à empêcher ce mariage. Il a fallu que nous exfiltrions les deux mariés dans un lieu secret afin qu'ils ne soient pas l’objet de la curiosité de la presse. Ils ont d’abord séjourné dans la maison d’un ami du député Sergio Coronado à Marseille, puis à Saugnacq-et-Muret, chez l’un de mes amis. 

 

Nous avons caché les futurs mariés mais ils ont trouvé le moyen d’aller une boîte gay et de faire la fête ce soir-là. Ils étaient ingérables, avec le recul c'est amusant de s'en souvenir. Ils n’avaient pas de message politique à faire passer. 

 

La veille du mariage, le ministre de la Justice à l’époque, Dominique Perben, apprenant par le procureur de la République que l’un des deux mariés n’habitait pas à Bègles, a fait une déclaration à la télévision en disant que ce mariage ne pouvait pas avoir lieu. Or, ne pas habiter la ville où l’on se marie, n’est pas une cause de nullité du mariage. 

 

Nous nous sommes organisés avec mon directeur de cabinet qui a fait un travail important pour que le mariage puisse avoir lieu. Sachant que je risquais de ne pas pouvoir entrer dans ma mairie le samedi matin, j’ai dormi dans mon bureau dans un canapé-lit dans la nuit de vendredi à samedi. 

 

Des perturbations avant la cérémonie 

 

Le samedi matin, j’avais prévenu la police, je ne voulais pas de CRS parce que je ne voulais pas d’affrontements ou d’images de violences. Des personnes du Bloc identitaire étaient présentes et essayaient d'empêcher le mariage. Philippe de Villiers est venu dix minutes, a posé les bras en croix devant la mairie de Bègles et a dit "Non à la chienlit". Imaginez le nombre de médias qui étaient là, des gens criaient devant eux : “les pédés en camps de concentration”. 

 

Pour faire une entrée sélective des invités, nous avons donné des bracelets à ceux qui pouvaient entrer. Parmi ceux qui étaient à l’entrée, il y avait Serge Simon, le pilier de l’équipe de rugby de Bègles. Étant costaud, il pouvait empêcher ceux qui voulaient perturber le mariage. 

 

Les mariés sont entrés par une porte dérobée. Une fois que l’on m’a prévenu que les deux prétendants étaient dans la mairie, j’ai su que nous pourrions célébrer le mariage. Mais, jusqu'à 10 heures du matin, je n’étais encore sûr de rien.

 

Une grande tension 

 

Il y avait une grande tension, beaucoup de photographes. Comme j'étais sous le coup de l’émotion, j'ai un peu craqué, mais le mariage s’est bien passé. Je me suis interdit d’aller sur le perron avec les 300 photographes. J’avais conseillé aux mariés de rester mesurés. Évidemment, ils se sont embrassés. 

 

Comme j’étais protégé par la police parce que j’avais reçu des menaces, j’ai quitté le mariage. Je me suis rendu à la fête de la morue qui a lieu tous les ans à Bègles et qui réunit 60.000 personnes. 

 

Nous avions l’impression qu’il y avait deux mondes différents : les médias s’agitaient, les opposants manifestaient devant la mairie. Pour les gens venus à la fête de la morue, tout se passait comme à l’habitude, c’était d’une grande banalité. Comme si rien ne s’était passé. 

 

Une heure après, Dominique de Villepin, alors ministre de l'Intérieur, n'a rien de trouvé de mieux à faire que de tenir une conférence de presse, comme s’il y avait urgence, pour annoncer que la France était menacée de déstabilisation. Il m'a suspendu de mes fonctions de maire pendant un mois en annonçant que tout autre maire qui tenterait de faire comme moi serait révoqué. 

 

Ce 23 avril n'est pas un jour historique 

 

Je ne tire aucune fierté de ce mariage célébré en 2004. Je ne pense pas non plus que ce 23 avril 2013 soit un jour historique. Mais, pour marquer, le symbole, Sergio Coronado, chef de file des députés écologistes, me laissera très gentiment faire l'explication de vote à l'Assemblée nationale. 

 

Je suis surtout très content car deux hommes ou deux femmes pourront enfin dire qu'ils n'ont pas envie de se marier. Ils auront le choix. 

 

Nous ne faisons que rattraper notre retard par rapport à beaucoup d’autres pays. Cela en dit long sur les résistances d’une partie de la société française.

 

 

 

Tag(s) : #Droit de l'Homme

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