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Tribune dans Médiapart le 15 novembre 2013 de Jean Desessard, sénateur de Paris, membre de la commission des affaires sociales, chef de file du groupe écologiste sur les retraites et de Jean-Vincent Placé, sénateur de l'Essonne, président du groupe écologiste du Sénat

 

L'augmentation de la durée de cotisation est une erreur à la fois « historique » et « politique », estiment les sénateurs écologistes Jean Desessard et Jean-Vincent Placé : il faut continuer, selon eux, de réduire le temps de travail, et sur cette question « écologistes et socialistes se retrouvent ».

 

« On vit plus donc on doit travailler plus. » Il faut se méfier de ces formules simples qui tordent la réalité avec l'apparente force de l'évidence. Regardons notre passé : le siècle dernier a vu la durée hebdomadaire du travail réduite de moitié, passant de 70 heures en 1900 à 35 aujourd'hui, tandis que l'espérance de vie a globalement doublé, passant de 45 à 80 ans.

 

La réduction du temps de travail est intimement liée à l’histoire de la gauche. Revendication historique de la Première Internationale, la journée de huit heures, finalement acquise au lendemain de la Grande Guerre, lance dès le XIXe siècle la tradition des mobilisations du premier mai. En 1936, c’est au Front populaire que l’on doit la semaine de 40 heures et l’avènement des congés payés, cette folie. Avec les ordonnances Auroux, François Mitterrand instaure en 1982 les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés et la retraite à 60 ans. Dernière étape en date, la semaine de 35 heures se met en place avec Lionel Jospin et Martine Aubry, entre 1998 et 2000.

 

L’augmentation de la productivité permet soit de produire plus, soit de travailler moins. Si le patronat peut être séduit par la première option, les socialistes ne se sont donc jamais trompé sur la justesse de la seconde, qui autorise par le temps libre l’émancipation du travail contraint. A ce progrès social, les écologistes ont ajouté un argument : l’impasse du productivisme.

 

En 2013, c’est le 20 août que l’humanité a achevé de consommer les ressources que notre planète peut générer en un an. Nous vivons écologiquement à crédit et cette dette-là ne se restructure pas. Enrayer cet emballement irresponsable qui consiste à vouloir produire toujours plus de biens est une contrainte qui s’impose à tous. Elle peut toutefois devenir, aussi, une opportunité : celle de s’échapper du cycle aliénant de la consommation, de retrouver le primat de l’être sur l’avoir, de prendre le temps de faire société... Car le temps libre n’est pas l’oisiveté. Prendre soin des siens et des autres, se cultiver, développer le monde associatif, faire vivre la politique... Autant d’activités qui, même lorsqu’elles ne sont pas rémunérées, forment – et sans doute bien plus que la production matérielle – le ciment de notre société.

 

Les avancées relatives aux congés payés et à la durée hebdomadaire du travail n’ont jamais été remises en cause. La retraite, en revanche, concentre les attaques : Balladur, Fillon, Sarkozy, Woerth se sont succédés avec leurs contre-réformes pour augmenter d’une manière ou d’une autre le nombre d’années travaillées, à l’appui du même sophisme démographique.

 

Certes, l'augmentation de la durée de la vie a un impact sur le masse des pensions. Mais il est mineur ! Ainsi, pour les pensions de droit direct, la Caisse nationale d'assurance vieillesse (Cnav) a calculé qu'en 15 ans, entre 2002 et 2017, l'allongement de la durée de vie a accru le montant des pensions à verser de 1,9 milliard. Par comparaison, ce sont 11,8 milliards, soit 6 fois plus, qui sont imputables au papy boom sur la même période. Car il est là le véritable problème démographique : il tient au fait que la classe d'âge du baby boom, plus nombreuse que les suivantes, arrive maintenant à la retraite. Prévoyant, le gouvernement Jospin avait créé à cet effet le Fonds de réserve des retraites. Malheureusement, ce fonds a été insuffisamment abondé par les gouvernements de droite qui ont suivi, avant d'être carrément détourné de son objet par la réforme de 2010. Mais tout cela n'a rien à voir avec l'augmentation de la durée de vie !

 

Cette manipulation n’est pas sans conséquences. Car en période de chômage, le nombre d'heures travaillées dans la société n'augmente pas avec la durée de cotisation. Depuis 2008, le nombre de chômeurs de longue durée de plus de 50 ans a augmenté de 150%. Allonger la durée de cotisation ne va pas leur redonner d'emploi. Cette mesure n'aura donc pour effet que de contribuer à transformer des retraités en chômeurs ou bien, si certains parviennent à se maintenir dans l'emploi, d'accroître un chômage des jeunes qui approche déjà les 24%.

 

Ce faisant, on oublie de se poser la bonne question. Et si, au-delà de la question conjoncturelle du papy boom, le vrai problème des retraites tenait moins à un surplus de dépenses qu'à un manque de recettes ? En effet, les cotisations retraites sont assises sur les salaires. Or la part de la valeur ajoutée attribuée aux salaires a tendanciellement baissé de 5 points au cours du demi-siècle dernier. Ce sont autant de cotisations en moins ! Plus récemment, la crise financière a accru de 3 points le chômage, qui est passé de 7,5% en 2008 à 10,5% aujourd'hui. Alors pourquoi ne pas chercher un remède en adéquation avec le mal ? Pourquoi ne pas soumettre à cotisation les revenus financiers distribués par les entreprises ? Cela permettrait d'offrir à notre système de retraites une source de financement cohérente avec les difficultés dont il souffre et aussi de freiner la financiarisation de l'économie, qui nous a amené au désastre.

 

Que le gouvernement ait fait le choix d’augmenter la durée de cotisation est une erreur historique, au regard de ce que furent les combats et les initiatives de la gauche dont il est l’héritier, mais aussi une erreur politique. La réduction du temps de travail est en effet un des thèmes sur lesquels, par des approches différentes, écologistes et socialistes se retrouvent. Pour donner du corps à la majorité, cette réforme des retraites était une occasion rêvée. Ce sera une occasion manquée. Une procédure parlementaire d’urgence que rien ne justifiait, aucune concertation politique, des mesures pour le moins déroutantes... Résultat : un texte rejeté au Sénat à l’unanimité – fait inédit ! – et adopté à l’Assemblée nationale à 21 voix près, 49 députés de la majorité gouvernementale ayant fait le choix de ne pas le voter. Nous ne sortirons pas de la crise écologique, économique et sociale en adoptant les systèmes qui nous y ont conduit. S’il veut s'extraire de cette crise, le gouvernement n’a désormais plus beaucoup de temps pour retrouver des valeurs et des pratiques capables de fédérer une majorité de la gauche et des écologistes.

 

 

Tag(s) : #Sociales

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