Edito de Noel Mamere du 7 juillet 2008.
Rien ne laissait présager un tel dénouement, digne d'un film produit par Hollywood... Même si, les jours passant, le scénario n'apparaît plus aussi idyllique. Mais, l'essentiel demeure : Ingrid Betancourt, une des quinze otages libérés est de retour parmi nous et peut enfin retrouver les siens, puis ses millions d'amis dans le monde, en particulier dans ses deux patries, la Colombie et la France.
C'est avec une joie intense que je salue ce retour à la vie d'une femme qui représente le courage, la liberté et la dignité humaine face à la barbarie. Elle revient de la mort lente, de 2231 jours et autant de nuits qui ne pourront plus jamais lui revenir. Car tel est le lot de la condition inhumaine de l'otage : sa vie est mise entre parenthèse. Vous n'êtes plus rien, sinon réduits à l'état de marchandise que l'on troque contre de l'argent, contre d'autres prisonniers ou encore un bout de reconnaissance médiatico - politique. Si Ingrid Betancourt était devenue « le joyau de la couronne » des FARC, c'est que sa vie était cotée très haut aux enchères de l'inhumanité. Elle n'avait même plus de prix. Et c'est par là que ses ravisseurs ont péché. Jusqu'au bout, ils n'ont rien voulu entendre, spéculant à la hausse sur la valeur de leur otage la plus emblématique, ils se sont enfermé eux - mêmes dans un piège qui les a empêchés de négocier et qui a permis au président Uribe de continuer son offensive. Cela ne l'exonère en rien de ses responsabilités écrasantes. Uribe a beau plastronner aujourd'hui, il se tire de cette phase grâce aux Américains et aux services secrets de plusieurs pays qui lui ont donné les moyens d'une opération militaire à grand bénéfice politique.
Il en avait bien besoin, alors qu'attaqué de toutes parts en raison de son parrainage des milices d'extrême-droite et des escadrons de la mort, il se voyait menacé dans son leadership. Sa stratégie a gagné parce que la guérilla avait perdu sa légitimité depuis longtemps. Sans propositions politiques, elle a versé dans le narco - terrorisme et l'industrie des otages, sans considération pour les transformations de la société colombienne. Les dirigeants des FARC n'ont pas compris que le monde avait changé, que la gauche, même en Colombie, refusait de cautionner la stratégie d'auto - enfermement, tenue par ceux qui se revendiquent de la libération, du droit des peuples et de tout ce qui fait le bric-à-brac d'une idéologie en voie de disparition accélérée, du moins sous cette forme antédiluvienne.
Les FARC représentaient les illusions d'un passé révolu où une guérilla paysanne luttant contre les inégalités sociales, rejointe par de jeunes intellectuels communistes des villes universitaires, pensait qu'à l'instar de Cuba ou du Nicaragua, le pouvoir était au bout du fusil. Mais à force d'être hors-sol, si loin de tout, ces cadres se sont isolés de leur peuple. Quand ils ont essayé de sortir du bois, au milieu des années quatre-vingt, en créant l'Union Patriotique, plusieurs milliers d'entre eux ont été assassinés par les milices alliées aux militaires qui, après un court intermède, allaient se donner à un de leurs chefs, Alvaro Uribe.
Pour les FARC, ce fut le début de la fin. Les jeunes militants de la gauche sont restés dans les villes et ont tenté l'expérience démocratique. C'est ainsi que de nombreuses villes, y compris Bogota, sont aujourd'hui dirigées par le pôle démocratique. Le PC colombien, allié traditionnel des FARC, s'est éloigné lui aussi, peu à peu, d'une jacquerie militariste sans avenir pour le pays. La mort, à près de 80 ans, de Manuel Marulanda, qui n'avait jamais connu d'autres réalités que celle de la jungle, signait le terme d'une histoire qui, au bout du compte, s'est révélée contre-productive pour la gauche et le peuple colombien. Les inégalités sociales demeurent et se sont même aggravées pour certaines catégories de la population, notamment des campagnes, le travail des syndicats paysans ayant été annihilé par des décennies d'affrontement entre militaires. Dans les villes, les syndicats ouvriers et les associations sont stigmatisés comme pouvant être proches des FARC.
Au delà de l'indignation démocratique légitime face aux prises d'otages, il faudra un jour faire le bilan de ce groupe qui a longtemps été assimilé au camp de la gauche d'Amérique latine. Au lieu de tâcler Sarkozy, principal bénéficiaire collatéral de la libération d'Ingrid et habile metteur en scène de l'émotion française, Ségolène Royal aurait été mieux inspirée de demander à ses homologues sud américain de l'Internationale Socialiste pourquoi, durant toutes ces années de plomb, au sein du Forum de Sao Paulo, ils ont continué à entretenir des liens avec ce groupe qui osait prendre des otages, y compris parmi les partis démocratiques et même de la gauche verte et humaniste dans le cas d'Ingrid.
Puisque ce fait a été occulté par tous les commentateurs, rappelons en effet, qu'au moment de son enlèvement, Ingrid, présidente du Partido Verde Oxygene, était la candidate verte à l'élection présidentielle de Colombie.
Mais revenons à l'essentiel : si la libération s'est faite sans la tuerie que l'on pensait inévitable c'est que la franco - colombienne, présidente d'honneur des Verts mondiaux, a d'abord résisté durant six ans, en se tenant debout, même enchaînée, face à ses geôliers qui essayèrent de la réduire à l'état de chose. Elle a pu trouver ce courage, grâce à une personnalité hors du commun, mais aussi parce qu'elle savait, du fond de la jungle, qu'un immense mouvement de solidarité internationale s'était levé pour sa libération. Elle savait ce qu'elle représentait pour tous les otages colombiens mais aussi pour des millions de gens qui s'étaient identifiés à ce petit bout de femme combattante, défiant cette troupe sans idéal qu'étaient devenus les FARC. Elle a puisé dans cette solidarité mais aussi, pourquoi ne pas la croire, dans un rapport à Dieu d'une force incroyable. Je sais que je ne suis pas « politiquement correct » en parlant de Dieu dans cette chronique, mais en Amérique latine, comme dans de nombreuses contrées de par le monde, la référence à la Foi n'est pas contradictoire avec l'espérance en l'émancipation humaine. C'est en Amérique Latine qu'est née la Théologie de la libération, se réclamant de la justice sociale puis, aujourd'hui, de l'écologie. Pour tous les déshérités, la religion n'est pas seulement un opium du peuple, elle peut être un foyer d'espérance et de résistance, comme j'ai pu le constater souvent lors de mes reportages pour "Résistances".
Mais Ingrid est aussi un bel exemple d'humanisme en actes. Face à l'idéal révolutionnaire, devenu une abstraction scolastique, l'humanisme est redevenu un drapeau qui ne se résume pas à la simple tolérance. On peut être un humaniste intransigeant, tout en se réclamant des valeurs de la non-violence, comme Gandhi, Martin Luther King ou encore Thoreau. Ingrid se raccroche à cette filiation, sinon en théorie, du moins dans sa capacité de résistance qui lui a permis de rester en vie malgré les tortures, les humiliations et les conditions de vie dégradantes. Enfin la libération d'Ingrid doit être l'occasion de jeter les bases d'un mouvement permanent pour la libération des otages, partout dans le monde, de la Colombie à la Birmanie, en passant par les militants italiens comme Marina Petrella, livré par la France à l'Italie, au mépris de la parole donnée. L'être humain n'est pas une marchandise et Ingrid a bien raison de vouloir continuer ce combat.
Malgré la surmédiatisation de cette communion émotionnelle et les petites tentatives de récupération politiciennes, il serait non seulement indécent mais idiot du point de vue politique de polémiquer alors que nous ressentons une joie profonde de voir cette femme debout avec son intelligence et son immense courage. Alors, laissons là les petites mesquineries et souhaitons à Ingrid et à sa famille l'apaisement et la sérénité dans leurs retrouvailles. Bienvenue Ingrid.
P.S. : Il y aurait tant à dire sur la semaine écoulée, de la démission du chef d'Etat major des armées à l'intervention de Patrick de Carolis, Président de France Télévisions, jusqu'au tollé contre les dernières provocations antisyndicales du Président devant un parterre de cadres de l'UMP. Visiblement, Nicolas Sarkozy se spécialise dans un genre nouveau en politique : Il se « fogiélise ». Il est l'animateur, le présentateur, l'acteur permanent d'un one man show dont lui seul est le héros. Comme chez Guignol, celui de Lyon, pas de Canal Plus, il est à la fois le gendarme et le voleur, le grand marionnettiste, celui qui décide qui et quand, tel ou tel peut être insulté ou retiré des jeux. Mais, comme au théâtre, les histrions n'ont qu'un temps.