
Où est la modernité d'un concept architectural hérité du XXe siècle qui ne s'est pas imposé en Europe ?
ll y a trois ans, Bertrand Delanoë interrogeait les Parisiens pour connaître leur opinion sur les « immeubles de grande hauteur ». Le résultat fut sans ambiguïté : plus de 60 % d'entre eux se prononçaient clairement contre. Demander l'avis des gens et faire exactement l'inverse de ce qu'ils répondent inaugure une forme étrange de démocratie de la part du maire de Paris.
Les deux mesures qu'il s'apprête à mettre en oeuvre (faire passer de 37 mètres à 50 mètres le plafond de hauteur et autoriser la construction de tours pouvant allégrement dépasser les 150 mètres) revient à supprimer toute limite et à laisser quartier libre aux bétonneurs. On sait ce qu'il en advint dans les années 1960 : Jussieu, Montparnasse, le Front de Seine, on ne compte plus les catastrophes architecturales qui ont laissé Paris meurtri.
On veut nous faire croire qu'il en ira cette fois différemment et que l'on ne construira que des immeubles de qualité. Qui en jugera, et qui est dupe ? Les premiers projets connus démontrent qu'il n'en sera rien. Pour la Défense et sa tour de 300 mètres de hauteur, Jean Nouvel a sans doute fourni le projet le moins réussi, le plus tape-à-l'oeil et le plus vulgaire de toute sa carrière. A Levallois-Perret (car toutes les villes de la périphérie sont en train de s'y mettre), Balkany veut construire deux tours jumelles aussi laides que hautes (160 mètres).
Quant aux projets publiés par Le Monde daté du 8 juillet 2008, on aimerait qu'on nous dise où sont leurs qualités architecturales. Le flou qui entoure le projet pour la porte de Versailles devrait en faire réfléchir plus d'un. On parle, pour cette tour pyramidale, d'une hauteur comprise entre 150 et 180 mètres (belle précision), puis ses concepteurs disent espérer aller jusqu'à 211 mètres ( Le Monde daté du 26 septembre 2008) dans le seul objectif de dépasser la tour Montparnasse !
Ma tour est plus grande que la tienne, voilà, en réalité, le programme qu'on nous propose. On nous parle de modernité. Mais quelle modernité y a-t-il dans ce vieux concept du XXe siècle qui n'a jamais trouvé sa légitimité en Europe ? Prétendre que le dynamisme d'une ville se mesure à l'aune des tours qu'on y construit n'est qu'une vision ringarde. Déjà, l'Unesco s'inquiète de projets équivalents à Londres et à Prague. Car Paris n'est pas isolé, hélas !
JUSQU'AU COEUR DE PARIS
Les hautes tours vont se multiplier. Veut-on vraiment que demain toutes les villes soient semblables ? De Shanghaï à Abu Dhabi, du coeur historique de Saint-Pétersbourg à Nashville, les métropoles du monde entier se lancent dans une course à la hauteur, qui rappelle l'histoire de Babel. Le drame du 11 septembre 2001 aurait pourtant dû inciter à la prudence.
Les emplacements où s'élèveront les prochaines tours à Paris - et l'on parle maintenant de Lyon et de Marseille - sont déjà désignés sans qu'aucune étude d'impact n'ait même été réalisée. Car celles-ci, c'est presque une lapalissade qu'on se veut d'avoir à rappeler, sont visibles de loin, menaçant de ruiner nombre de perspectives historiques de la capitale. Une ou deux tours de la Défense ont une architecture intéressante mais vues de loin, dans l'axe de l'Arc de triomphe, elles n'apparaissent que comme des verrues sans élégance.
On conçoit ce que ces projets peuvent avoir de séduisant pour les promoteurs, architectes et sans doute certains élus. Comme Le Canard enchaîné l'a récemment révélé, la vente seule des droits à construire pourrait rapporter à l'Etablissement public d'aménagement de la Défense pas moins de 2 milliards d'euros. On serait « moderne » pour moins que cela.
Quant à ceux qui s'imaginent que cette débauche de béton ne touchera que la périphérie de Paris et la banlieue (comme si leurs habitants ne comptaient pour rien), qu'ils sachent que, déjà, Jean Nouvel (il lui en faut toujours davantage) propose de construire des tours dans le centre historique de Paris. Comme le disait Pierre Dac, quand les bornes sont franchies, il n'y a plus de limites.
Didier RYKNER – Historien d’art et fondateur de « la tribune de l’art ».