
Le 29 janvier, n'en doutons pas, sera l'une des journées de mobilisation sociale les plus puissantes de ces dernières années. L'ensemble des syndicats y appelle et des millions de salariés se sentent aujourd'hui concernés par un mouvement qui refuse une politique au service des banques et des grandes entreprises.
Mais ce n'est pas la seule forme de protestation. Un « appel des appels » (que je vous invite à signer comme je l'ai fait) regroupant des professions de la culture, de la recherche, de l'information, de la psychiatrie, de la justice, du travail social... est diffusé sur le net, signé d'ores et déjà par des dizaines de milliers de personnes, indignées par les contre -réformes qui, dans tous les secteurs, s'attaquent au service public, au bien commun et à tout ce qui a fait depuis deux siècles la spécificité du modèle français.
Sur le front de la défense des libertés démocratiques, des actions convergentes se mettent en place, face à l'offensive contre la télévision publique, à la mise sous tutelle de la magistrature, à la défense du droit d'amendement au Parlement. La jeunesse, elle aussi, entre en force dans l'arène sociale. Les enseignants -chercheurs appellent à une journée de blocage des universités le 2 février. Les dizaines de milliers de jeunes des banlieues qui se sont manifestés en solidarité avec la Palestine apparaissent aussi comme porteurs d'exigences contre les discriminations sociales et ethniques et rappellent que rien n'est réglé depuis les révoltes de l'automne 2005.
Les raisons de cette possible convergence des résistances, de cette force de protestation qui se lève, sont connues. Un an après avoir déclaré vouloir faire une politique de civilisation, se référant faussement à Edgar Morin, l'homme du Fouquet's qui nous gouverne nous en montre tous les jours le vrai visage : la civilisation du précariat, de la flexibilité, où l'on travaille en flux tendu, même le dimanche et où on crève à petit feu dans les marges de l'exclusion lorsque l'on est pauvre, chômeur, travailleur-pauvre, smicard, eremiste, sans -papiers. Ces "invisibles", ces petites gens sans droits, ces gens de peu, exténués par la violence de leur condition, sont de plus insultés tous les jours par les tenants du pouvoir. La dernière trouvaille du monarque « bling bling » est d'assimiler tous ceux qui refusent cette politique à des hors-la- loi, comme il l'a fait la semaine dernière en s'en prenant aux cheminots de Sud.
Cette civilisation à double vitesse repose sur un système d'inégalités, sans précédent : en se conjuguant à la récession, il est en train de casser le corps social à grands coups de serpe. Les classes moyennes sont au cœur de la tourmente. La conscience du basculement, d'un jour à l'autre, dans une situation ingérable devient un sentiment généralisé pour des millions de personnes qui n'ont plus le matelas constitué par les réseaux familiaux, enracinés à la campagne, comme dans les crises des décennies précédentes. Dans la solitude des villes, ceux qui se retrouvent sans emploi deviennent des individus dans l'incertitude, désemparés et seuls face à leur destin.
L'Etat-providence se réduisant chaque jour, ils se sentent abandonnés par la société. C'est d'ailleurs pour cela que la convergence des luttes n'est pas évidente. Historiquement, les crises sociales très graves ne sont pas nécessairement propices aux grandes explosions sociales. En 68, selon le mot de Pierre Viansson-Ponté, la France s'ennuyait. En 2009, elle a peur et elle s'énerve. Mais l'énervement social, l'irritation, la grogne, ne se transforment pas en fronde, en révolte, encore moins en révolution. Un sentiment d'impuissance et de colère monte de partout sans que, ipso facto, sa traduction puisse en être un mouvement social cohérent et profond.
Pourtant, quelques signes montrent que Sarkozy a raison de s'inquiéter. D'abord, la gauche est en train de faire sa mue, dans la douleur et dans la division. Elle sort des petites phrases et se met au travail en forgeant des outils différents. Avec le Rassemblement Europe Ecologie, les Verts n'ont jamais été aussi unis et en liaison avec leur base sociale, le PS se remet au travail sérieusement, en proposant un plan de relance, certes encore trop nourri de vieilles recettes pour la croissance, mais en phase avec son électorat qui demande emploi et pouvoir d'achat. Même le PCF peut sortir de sa torpeur, grâce à l'apport du Parti de Gauche de Jean Luc Mélenchon, tandis que le NPA et son jeune postier, caracole dans les sondages et rassemble autour de lui un bon paquet de jeunes précaires. Même le Modem s'affirme de jour en jour dans le camp de l'opposition à la monocratie sarkozyste !
Sur le plan social, le syndicalisme s'unit, comme nous l'avons déjà noté, et le refus de l'accord sur l'assurance-chômage montre que la radicalisation s'étend à des organisations comme la CGC ou la CFTC. Les lycéens, eux, ont fait reculer le pouvoir qui nomme chaque semaine des "Messieurs bons offices" pour enrayer la contestation Enfin, l'affirmation des nouvelles associations comme le DAL ou "Sauvons la Recherche", montre que la construction de nouvelles alternatives établissant des passerelles entre les partis, les syndicats et la société civile, n'est plus une vue de l'esprit.
Dans une telle situation, notre tâche, en tant que politique, est claire : il faut refuser la division entre public et privé, salariés et usagers-consommateurs, jeunes et moins jeunes, entre associations, politiques et syndicats. Elle fait le jeu de Sarkozy. Il faut tisser des liens, en montrant les intérêts communs face à un pouvoir personnel, mandants d'une dizaine de grands groupes qui veulent faire la loi dans la communication, l'armement, le luxe et le BTP.
Nous devons lutter pour défendre pied à pied les libertés fondamentales menacées par la concentration des pouvoirs dans les mains d'un seul homme. Nous devons enfin reconstituer la possibilité d'une alternative, d'un espoir, en montrant qu'il est possible de changer, de réformer radicalement le système, de restaurer les bases d'un Etat social, qui soit à la fois européen, écologiste et solidaire.
Noël Mamère, le 26 janvier 2009