
De Caterpillar aux marins pêcheurs, des rondes étudiantes aux manifestations anti-otan, des séquestrations aux coupures de courant, l'actualité ces derniers temps se passe dans la rue. Les élections européennes qui auront lieu dans moins de deux mois, n'intéressent visiblement pas grand monde. Hormis Europe Ecologie, le Front de Gauche, ou même la liste réactionnaire de Libertas ( regroupant De Villiers et les chasseurs), les deux "grands partis", UMP et PS, retardent leur entrée en campagne.
Quant aux médias, tout en glosant sur la situation économique et sociale, ils n'éclairent pas les enjeux du scrutin européen pourtant si important quant à l'issue de la crise. Ce phénomène n'est pas spécifique à la France. Un sondage récent annonçait une progression très forte de l'abstention en Europe, sous les 50 %.
Si je mets en exergue ce rapport entre violence sociale et atonie du champ politique, c'est qu'il est au cœur d'un problème récurrent des démocraties occidentales : la déconnexion entre le système des partis politiques, qui s'apparente de plus en plus à une partitocratie liée à l'Etat, et une proportion de plus en plus importante de la population qui observe ce "jeu" de loin, en s'abstenant, ou qui devient carrément "anti-parti".
Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi cette évolution qui se traduit par une désaffection militante et en nombre d'adhérents, n'affecte pas l'importance du rôle des partis politiques ? Parce que l'engagement financier et militant qu'obtenaient de leurs membres les partis de masse dans "le court 20eme siècle", a été remplacé par l'Etat ; avec le financement public, il s'est progressivement substitué à la société et a permis aux grands partis, les plus consensuels, d'avoir accès aux médias audiovisuels.
La politique s'est donc cartellisée et consensualisée. Les militants et les élus sont devenus de plus en plus des "professionnels de la profession", les programmes des partis se sont rapprochés, un "mercato" a même commencé à s'organiser avec la saison des "transferts" après chaque élection présidentielle.
Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas la seule présidentialisation qui a entraîné ce changement. En fait, le champ politique a commencé à se transformer radicalement quand les partis ont commencé à devenir interclassistes pour pouvoir représenter, à gauche comme à droite, des intérêts qui n'étaient plus ceux pour lesquels ils s'étaient développés.
Ainsi de la droite qui, à moins de perdre toutes les élections, ne pouvait plus se contenter de représenter les grands propriétaires terriens, les petits commerçants ou les paysans, ces derniers disparaissant progressivement. Ainsi de la gauche qui s'est "déprolétarisée" sous les "trente glorieuses", au fur et à mesure qu'une partie de la classe ouvrière entrait dans la consommation et vivait à crédit .
Dés lors, les partis de masse devenaient des partis attrape-tout, des partis d'électeurs. Le lien social se délitait et, avec lui, toutes les structures intermédiaires, qu'il s'agisse des organisations relais des partis comme le PCF ou le PS, ou des organisations d'action catholique liées à la démocratie chrétienne à la française.
Nous en sommes maintenant à des partis de supporters, autour de personnages qui scénarisent leur vie comme des héros de bande dessinée. Ce qui compte c'est le buzz fait autour de leur saga. A droite comme à gauche , des agences de com' façonnent des histoires, sculptent des statues à des ambitieux qui "ne pensent qu'à ça" en se rasant ou en se maquillant chaque matin.
Cette "Tyrannie de l'émotion" alimente la défiance, la coupure radicale avec la partitocratie. D'autant que les promesses lancées à l'orée de chaque élection ne tiennent que le temps de la campagne. En moins d'un mois, le "président du pouvoir d'achat" se mue en défenseur du bouclier fiscal des riches et le défenseur de "l'identité ouvrière" préside le dîner du Fouquet's avec ses copains du CAC 40.
Ce système est à bout de souffle. Il gère la "boutique" mais il creuse un déficit démocratique sans précédent qui ne sert que les extrêmes. La démocratie est anémiée, elle est devenue fade depuis qu'une partie de ses grands enjeux, la séparation de la religion et de l'Etat, le droit de vote au suffrage universel, les libertés politiques, syndicales, associatives, de presse , ont été réalisés. Ces conquêtes républicaines ne sont d'ailleurs pas acquises ad aeternam.
Qui s'étonnera alors, dans ces conditions, que la politique au sens traditionnel du terme, ne fasse plus recette et que l'engagement se limite au périmètre de l'humanitaire, de l'environnement ou des projets locaux...Ou qu'il prenne une forme radicale et se passe dans la rue, à travers des explosions de colère qui ressemblent plus à des bouffées de révolte qu'à une expression politique constituée à moyen terme. Ce n'est donc pas la violence sociale qui est en cause. Les luddistes qui cassaient les machines au XIXème siècle, les manifestations ouvrières et paysannes violentes du XXème siècle, mitraillées par la police voire l'armée, étaient autrement plus violentes qu'aujourd'hui.
Si les mouvements sociaux se radicalisent en période de crise, il n'y a rien de plus normal. Ce qui fait la différence avec le passé ce n'est pas le degré de violence, c'est l'absence de perspectives politiques. Depuis la Révolution française, l'espérance s'incarnait à gauche. Une promesse de paradis sur terre, fondé sur un Progrès sans fin, succédait au paradis post-mortel religieux. Quand le paradis terrestre s'est mu en enfer totalitaire, il n'est resté à toute la gauche que ses yeux pour pleurer.
Vingt ans après l'effondrement du Mur de Berlin, nous en sommes toujours là. Reconstruire non seulement un projet et un programme de gauche mais surtout un nouvel idéal, une nouvelle vision du monde. Telle est la tâche des écologistes ; pas seulement au niveau national et européen, mais à l'échelon planétaire. Le combat républicain, puis socialiste, a été crédible parce qu'il apparaissait comme universel. Le message politique dont nous avons besoin ne peut se réduire au simple pragmatisme des hiérarques socialistes, ni à une croissance rebaptisée verte. Depuis que le monde est monde, l'homme n'a cessé de rechercher son autodépassement à travers l'utopie. Il nous faut aujourd'hui une utopie réalisable dont nous devons définir maintenant les conditions.
Noël Mamère, le 20 avril 2009.
P.S. 1 : Les pardons se suivent mais ne se ressemblent pas. Autant j'avais approuvé Ségolène Royal demandant pardon aux Africains, au nom de la France pour le discours que Sarkozy avait tenu à Dakar, autant sa dernière sortie sur les propos de table du même Sarkozy à l'endroit de Zapatero, est ridicule et annule l'effet de son premier "pardon". L'ex-candidate s'inscrit dans la société du spectacle, pensant sans doute qu'en se plaçant en permanence au centre de la politique politicienne, elle deviendra incontournable. Il n'est pas certain que cette stratégie soit gagnante au PS. Et encore moins dans le reste de la gauche.
P.S. 2 : Le 11 avril 2009, un arrêté du 8 octobre 2008 est entré en vigueur, abrogeant une série de règlements encadrant les quantités des produits commercialisés. On ne donnera plus des prix au kilo, mais on jouera avec les quantités et le packaging. Les consommateurs les plus pauvres vont encore trinquer en payant des produits de première nécessité au prix fort. Étrange, en période de crise, cette propension à fabriquer de la précarité et à soutenir les grandes surfaces... Les prédateurs ne sont jamais à court d'invention pour profiter du petit peuple.
Quant aux médias, tout en glosant sur la situation économique et sociale, ils n'éclairent pas les enjeux du scrutin européen pourtant si important quant à l'issue de la crise. Ce phénomène n'est pas spécifique à la France. Un sondage récent annonçait une progression très forte de l'abstention en Europe, sous les 50 %.
Si je mets en exergue ce rapport entre violence sociale et atonie du champ politique, c'est qu'il est au cœur d'un problème récurrent des démocraties occidentales : la déconnexion entre le système des partis politiques, qui s'apparente de plus en plus à une partitocratie liée à l'Etat, et une proportion de plus en plus importante de la population qui observe ce "jeu" de loin, en s'abstenant, ou qui devient carrément "anti-parti".
Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi cette évolution qui se traduit par une désaffection militante et en nombre d'adhérents, n'affecte pas l'importance du rôle des partis politiques ? Parce que l'engagement financier et militant qu'obtenaient de leurs membres les partis de masse dans "le court 20eme siècle", a été remplacé par l'Etat ; avec le financement public, il s'est progressivement substitué à la société et a permis aux grands partis, les plus consensuels, d'avoir accès aux médias audiovisuels.
La politique s'est donc cartellisée et consensualisée. Les militants et les élus sont devenus de plus en plus des "professionnels de la profession", les programmes des partis se sont rapprochés, un "mercato" a même commencé à s'organiser avec la saison des "transferts" après chaque élection présidentielle.
Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas la seule présidentialisation qui a entraîné ce changement. En fait, le champ politique a commencé à se transformer radicalement quand les partis ont commencé à devenir interclassistes pour pouvoir représenter, à gauche comme à droite, des intérêts qui n'étaient plus ceux pour lesquels ils s'étaient développés.
Ainsi de la droite qui, à moins de perdre toutes les élections, ne pouvait plus se contenter de représenter les grands propriétaires terriens, les petits commerçants ou les paysans, ces derniers disparaissant progressivement. Ainsi de la gauche qui s'est "déprolétarisée" sous les "trente glorieuses", au fur et à mesure qu'une partie de la classe ouvrière entrait dans la consommation et vivait à crédit .
Dés lors, les partis de masse devenaient des partis attrape-tout, des partis d'électeurs. Le lien social se délitait et, avec lui, toutes les structures intermédiaires, qu'il s'agisse des organisations relais des partis comme le PCF ou le PS, ou des organisations d'action catholique liées à la démocratie chrétienne à la française.
Nous en sommes maintenant à des partis de supporters, autour de personnages qui scénarisent leur vie comme des héros de bande dessinée. Ce qui compte c'est le buzz fait autour de leur saga. A droite comme à gauche , des agences de com' façonnent des histoires, sculptent des statues à des ambitieux qui "ne pensent qu'à ça" en se rasant ou en se maquillant chaque matin.
Cette "Tyrannie de l'émotion" alimente la défiance, la coupure radicale avec la partitocratie. D'autant que les promesses lancées à l'orée de chaque élection ne tiennent que le temps de la campagne. En moins d'un mois, le "président du pouvoir d'achat" se mue en défenseur du bouclier fiscal des riches et le défenseur de "l'identité ouvrière" préside le dîner du Fouquet's avec ses copains du CAC 40.
Ce système est à bout de souffle. Il gère la "boutique" mais il creuse un déficit démocratique sans précédent qui ne sert que les extrêmes. La démocratie est anémiée, elle est devenue fade depuis qu'une partie de ses grands enjeux, la séparation de la religion et de l'Etat, le droit de vote au suffrage universel, les libertés politiques, syndicales, associatives, de presse , ont été réalisés. Ces conquêtes républicaines ne sont d'ailleurs pas acquises ad aeternam.
Qui s'étonnera alors, dans ces conditions, que la politique au sens traditionnel du terme, ne fasse plus recette et que l'engagement se limite au périmètre de l'humanitaire, de l'environnement ou des projets locaux...Ou qu'il prenne une forme radicale et se passe dans la rue, à travers des explosions de colère qui ressemblent plus à des bouffées de révolte qu'à une expression politique constituée à moyen terme. Ce n'est donc pas la violence sociale qui est en cause. Les luddistes qui cassaient les machines au XIXème siècle, les manifestations ouvrières et paysannes violentes du XXème siècle, mitraillées par la police voire l'armée, étaient autrement plus violentes qu'aujourd'hui.
Si les mouvements sociaux se radicalisent en période de crise, il n'y a rien de plus normal. Ce qui fait la différence avec le passé ce n'est pas le degré de violence, c'est l'absence de perspectives politiques. Depuis la Révolution française, l'espérance s'incarnait à gauche. Une promesse de paradis sur terre, fondé sur un Progrès sans fin, succédait au paradis post-mortel religieux. Quand le paradis terrestre s'est mu en enfer totalitaire, il n'est resté à toute la gauche que ses yeux pour pleurer.
Vingt ans après l'effondrement du Mur de Berlin, nous en sommes toujours là. Reconstruire non seulement un projet et un programme de gauche mais surtout un nouvel idéal, une nouvelle vision du monde. Telle est la tâche des écologistes ; pas seulement au niveau national et européen, mais à l'échelon planétaire. Le combat républicain, puis socialiste, a été crédible parce qu'il apparaissait comme universel. Le message politique dont nous avons besoin ne peut se réduire au simple pragmatisme des hiérarques socialistes, ni à une croissance rebaptisée verte. Depuis que le monde est monde, l'homme n'a cessé de rechercher son autodépassement à travers l'utopie. Il nous faut aujourd'hui une utopie réalisable dont nous devons définir maintenant les conditions.
Noël Mamère, le 20 avril 2009.
P.S. 1 : Les pardons se suivent mais ne se ressemblent pas. Autant j'avais approuvé Ségolène Royal demandant pardon aux Africains, au nom de la France pour le discours que Sarkozy avait tenu à Dakar, autant sa dernière sortie sur les propos de table du même Sarkozy à l'endroit de Zapatero, est ridicule et annule l'effet de son premier "pardon". L'ex-candidate s'inscrit dans la société du spectacle, pensant sans doute qu'en se plaçant en permanence au centre de la politique politicienne, elle deviendra incontournable. Il n'est pas certain que cette stratégie soit gagnante au PS. Et encore moins dans le reste de la gauche.
P.S. 2 : Le 11 avril 2009, un arrêté du 8 octobre 2008 est entré en vigueur, abrogeant une série de règlements encadrant les quantités des produits commercialisés. On ne donnera plus des prix au kilo, mais on jouera avec les quantités et le packaging. Les consommateurs les plus pauvres vont encore trinquer en payant des produits de première nécessité au prix fort. Étrange, en période de crise, cette propension à fabriquer de la précarité et à soutenir les grandes surfaces... Les prédateurs ne sont jamais à court d'invention pour profiter du petit peuple.
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