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La commission Stiglitz vient de rendre son rapport préliminaire, qui part d'un constat juste : nos indicateurs économiques actuels nous rendent quasiment aveugles devant des risques majeurs. Mais ses propositions, souvent intéressantes, ne sont pas encore à la hauteur des enjeux, insistant trop sur la monétarisation comme principale méthode de mesure du progrès.


L'urgence n'est pas d'évaluer les gains ou pertes en équivalent monétaire mais de disposer de signaux d'alerte que tous les citoyens puissent comprendre et s'approprier, expliquent Jean Gadrey et Dominique Méda, membres du collectif Fair (Forum pour d'autres indicateurs de richesse).


La version intégrale de cette note est accessible sur le site de l'IDIES. Fair publiera aussi, en juin, une note d'analyse plus développée des enjeux, des priorités et des modalités de la construction de nouveaux indicateurs.


Les apports appréciables de la commission Stiglitz

Le document publié par la commission Stiglitz, rédigé par Joseph Stiglitz lui-même, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi, est désormais accessible en ligne.


Les pages consacrées au PIB (lorsqu'on l'assimile à un indicateur de progrès) doivent être saluées, même si la critique qu'ils en livrent n'est pas nouvelle : lorsqu'un aréopage d'économistes de haut vol l'affirme, c'est pour nous une reconnaissance, voire un tournant historique. De façon générale, le chapitre 1 du rapport contient des avancées appréciables pour la reconnaissance de thèses que nous défendons depuis longtemps sur les insuffisances du PIB comme repère de progrès et sur certaines réformes possibles des comptes nationaux.


Parmi les autres points très positifs, signalons : une assez forte présence de la question des inégalités et de l'insécurité économique et sociale (y compris pour mieux cerner des effets cumulatifs sur certaines personnes ou certains groupes sociaux), aussi bien dans le chapitre 1 que dans le 2, mais pas dans le 3 ; l'insistance à diverses reprises sur des enquêtes de budget temps plus systématiques et plus fréquentes dans tous les pays ; le souci de mieux valoriser (monétairement ou non) le non-marchand et le non-monétaire, les services publics et leurs contributions. La notion de « dépenses défensives » fait l'objet d'appréciations positives (il s'agit de situations où des activités qui augmentent le PIB correspondent à de pures réparations de dégâts occasionnés par d'autres activités qui augmentent le PIB...).



Au total, il y a vraiment du grain à moudre et des avancées dans ce rapport. Mais il y a aussi des limites, dont on peut espérer qu'elles seront dépassées dans la version finale.



Un résultat encore décevant

Partons de cet excellent constat de Joseph Stigliz : nos instruments de mesure actuels, notamment le PIB et sa croissance, nous ont rendus presque aveugles. Ils nous ont fait croire que la vive croissance américaine des dix dernières années devait être copiée partout, alors que c'était un mirage et qu'elle n'était pas soutenable. Ni sur le plan financier et économique, on l'a vu, ni sur le plan social (la majorité des Américains a en réalité connu une décennie de stagnation ou de déclin), ni sur le plan environnemental (tous les indicateurs physiques montrent un dépassement des seuils d'alerte).


Les indicateurs économiques dominants nous trompent en ne nous envoyant pas les signaux permettant d'agir et de prévenir à temps les crises majeures, ils ne nous disent rien du bien-être durable, des inégalités, de la pression environnementales, etc. Il en faut d'autres pour cela.


Avec un tel constat, qui rejoint les nôtres, nous espérions des conclusions fortes en faveur d'indicateurs d'alerte permettant par ailleurs de fonder et de suivre les réorientations urgentes des politiques nationales et internationales.


Nous n'y sommes pas encore. Commençons par les deux domaines qui occupent le plus de place dans le rapport.


D'abord, les extensions et révisions du PIB pour mieux mesurer un revenu disponible net, voire un revenu global (« full income ») intégrant le travail domestique et les loisirs. Puis la proposition d'un indicateur phare de « développement durable national » inspiré de celui de la Banque mondiale : l'épargne nette ajustée (ENA).



Extension du domaine de la monétarisation

Qui peut penser qu'en remplaçant le PIB par un indicateur (certes meilleur, donc recommandable) de revenu net, on sera moins aveugle en cas de risques de crises graves ? En quoi son utilisation en 2007 et 2008 aurait-elle permis d'y voir plus clair sur les dangers ? En rien. Il faudrait donc concevoir et mettre en avant des indicateurs de risques économiques et financiers majeurs.


Posons-nous les mêmes questions pour l'indicateur, lui aussi monétaire, de « revenu global ». Les réponses sont identiques. Et pour les indicateurs suggérés de richesses patrimoniales diverses ? Mêmes réponses. Pourquoi cette impuissance, que l'on retrouvera avec l'ENA ?


La raison en réside, nous semble-t-il, dans l'insistance des auteurs sur la monétarisation comme seule méthode vraiment satisfaisante. La très juste critique du PIB n'est pas allée jusqu'à une critique des limites de la comptabilité nationale monétaire, impuissante à intégrer des problèmes pour lesquels elle n'a pas été créée.


L'ENA, ou l'Estimation Non Adaptée

De la même façon, qui peut penser qu'avec l'indicateur monétaire d'épargne nette ajustée, inventé par la Banque mondiale et mis en avant par la commission comme hypothèse à creuser, on obtient un repère qui soit
1) compréhensible par d'autres citoyens que des économistes appuyés sur leurs modèles ;
2) une réponse (ce que prétend le rapport) aux grands enjeux du développement durable, alors qu'il ne prend en compte ni les seuils écologiques critiques ni les questions d'inégalité et de pauvreté ;
3) capable d'influer sur les pratiques d'acteurs qui voudraient comprendre les enjeux ?


On nous explique qu'avec des méthodes encore plus sophistiquées, mais pour l'instant au stade de la recherche, les faiblesses actuelles de l'ENA pourront être surmontées. Ces faiblesses sont effectivement de taille ; elles aboutissent à ce que les Etats-Unis et la Chine affichent d'excellentes performances en matière de développement durable ! Mais cette proposition d'amélioration radicale nous semble non seulement illusoire mais aussi dangereuse, puisqu'elle nous éloigne des indicateurs d'alerte vraiment utiles pour d'autres politiques de durabilité.


Nous ne sommes pas hostiles, pour des politiques bien spécifiques (par exemple, pour fixer des coûts de réparation ou des taxes), à certaines évaluations monétaires conventionnelles de dommages environnementaux actuels ou prévisibles, bien que ce soit d'une grande fragilité, comme le montrent les débats scientifiques en cours sur une probable et forte sous-évaluation, dans le « rapport Stern », des dépenses nécessaires pour éviter une catastrophe climatique.


Mais de quoi les citoyens et les décideurs, de préférence associés, ont-ils d'abord besoin pour prendre des mesures individuelles et collectives sur ces questions proprement vitales ?


Ils ont besoin de savoir avant tout si leur production, leur consommation, leurs rejets et leur mode de vie utilisent des ressources naturelles (y compris le climat) dans des limites compatibles avec les capacités de la nature à fournir ces ressources et absorber leurs pollutions et rejets. Or, de tels indicateurs ne sont pas du ressort des économistes mais de disciplines multiples mises en mouvement en relation avec les organisations de la société civile et les élus. Ce sont des indicateurs physiques d'usage des ressources, de seuils de soutenabilité, d'émissions, etc.



Comme il en existe beaucoup (pour le climat, l'eau, les terres cultivables, les forêts, les pollutions de l'air et des sols, la biodiversité animale et végétale, les ressources fossiles, etc.), on peut et on doit, selon nous, utiliser en complément un ou deux indicateurs « résumés » ou synthétiques pour attirer l'attention sur la tendance globale avant de la décomposer en tendances par domaines. C'est entre autres le mérite de l'empreinte écologique, de l'empreinte eau, du living planet index (pour la biodiversité). Aucun n'est parfait, il faut donc encourager leur amélioration et des innovations, mais tous sont déjà bien supérieurs à cette construction d'économistes qu'est l'épargne nette ajustée. Or, la commission dévalorise les premiers et consacre des pages entières au dernier.


S'agissant enfin des indicateurs de « qualité de vie » (chapitre 2 du rapport), il est permis de se poser des questions sur l'accent mis sur les indicateurs subjectifs de satisfaction, d'affects ou de « bonheur ».


Qu'ils fassent partie du paysage et puissent conduire à se poser des questions intéressantes est évident. Mais ils sont d'un intérêt négligeable pour la conduite de l'action publique, ils ne disent rien ou presque des conditions de vie, de santé, de travail, des « capabilités » (liberté de choix de vie souhaitée sur la base de conditions objectives favorables). Ils ne peuvent pas servir à définir des critères de convergence entre pays ou des objectifs mondiaux « du millénaire ». Le rejet des indicateurs composites est lui aussi un problème sur le plan de la sensibilisation et de la médiatisation.


Des regrets sur la méthode

Enfin, on ne peut que regretter le caractère faiblement démocratique du processus lui-même. Dans l'article publié le 22 avril 2008 dans Le Monde, « Deux Nobel ne font pas le bonheur », Dominique Méda s'était étonnée qu'une commission destinée à réfléchir sur les conventions qui encadrent la définition de ce que sont la richesse, le progrès et la performance des sociétés ne comprenne que des économistes, si peu de femmes (deux) et aucun représentant de la société civile : « Si la commission souhaitée par le président de la République, constituée de la fine fleur de l'élite économique mondiale, se réunit en chambre pour nous délivrer sa formule magique, gageons que celle-ci, quelle que soit sa perfection technique, ne nous sera d'aucune utilité, incapable qu'elle sera de rendre visibles les malaises de notre civilisation. »


Le réseau Fair s'était précisément constitué pour rappeler à la commission, d'une part, l'existence de travaux sur ces sujets - et l'inciter à prendre ceux-ci en considération - et, d'autre part, la  nécessité de construire de nouvelles conventions et de nouveaux indicateurs avec la société, et c'est à cette condition que Jean Gadrey avait accepté de participer à ses travaux. Si la commission a rencontré deux fois certains membres de Fair en 2008, la société civile organisée a été tenue totalement à l'écart. C'était pourtant une occasion tout à fait exceptionnelle de nourrir une délibération collective dont nos sociétés ont plus que jamais besoin. C'est la critique la plus sévère que Fair porte aujourd'hui à l'égard des travaux de la commission.

 
Jean Gadrey et Dominique Méda

www.alternatives-economiques.fr


Tag(s) : #Economie

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